Publié quelque part : 

Je ne comprends pas tout ceci, parce que je ne vois aucune différence entre attention interne et externe. Comme le disent les soufis, l'amant l'aimé et l'amour sont une seule et même chose, ce que je ne percevais pas il y a quelques années. Mais aujourd'hui si par exemple je regarde une mouette qui vole, il est évident que ce n'est pas une "mouette extérieure" que je suis en train de regarder, mais une production intérieure que se forme à partir d'un inconnaissable (la mouette en soi et pour soi, disons). Quand je conduis, le flot de circulation est lui aussi une production intérieure, ni plus ni moins que toutes les pensées intérieures que je pourrais avoir au même moment. Steve Jourdain a parfaitement analysé la réalité de cette situation, qu'il a résumée en disant "Nous croyons percevoir, alors que nous concevons".
Je me permets de citer un extrait :"Tout ceci est un rêve ! A tout instant, tout ce que nous désignons à l’extérieur de notre conscience et qui nous apparaît si réel, doué d’une réalité autonome et extérieure à notre propre conscience, tout ce que nous apercevons à l’extérieur de nous-même par la fenêtre de notre pensée, tout cela est hallucinatoire. Ceci n’a pas un atome de réalité. C’est un phénomène purement imaginaire. Ce sont des effets subjectifs que ta conscience endormie constitue subrepticement en réalité autonome et séparée de toi. Voilà le propre de l’hallucination. Ressentir comme réel ton passé, le passé en général, ou l’avenir, ou Paris, ou le cosmos en tant que réalités séparées de toi, c’est être halluciné, comme le fou qui passe dans la rue en discutant avec un interlocuteur fantôme. Le type a perdu les pédales parce qu’il a constitué en réalité un effet purement subjectif et irréel. Tout ceci te donne la mesure de ce qui doit être éradiqué. Cela te donne aussi la mesure de l’immensité de ce qui doit être remis au sein de la conscience pour s’y dissoudre. Une fois cette conversion énorme opérée, il n’y a rien de mal à agiter une marionnette et à jouer. Mais il faut absolument percevoir que mon avenir, ma mort, moi-même en train de produire les pensées que je suis en train de produire, les diplodocus, Charlemagne, ne sont que marionnettes agitées par mon esprit, mais qu’en vertu d’une horrible maladie spirituelle qui s’est abattue sur moi voici un milliard d’années, c’est-à-dire maintenant immédiatement tout de suite, plus vite que moi, plus tôt que moi, mon âme ne sent plus ses propres doigts agiter la marionnette et la traite comme une réalité étrangère. Il te faut donc récuser l’irrécusable partout où il sévit, c’est-à-dire dans la totalité de ton champ de perception !"
Il serait faux de penser que Steve Jourdain est solipsiste. Ce qu'il dit, c'est que nous ne percevrons jamais que notre propre esprit. Je ne crois pas qu'il se prononce sur l'origine du contenu, qui apparemment ne l'intéresse pas.
Donc, j'oserais dire que la réussite de la méditation externe est subordonnée au fait que par-delà l'illusion de l'objet externe, on devient capable de percevoir la pensée primordiale qui engendre cette illusion (un autre des chevaux de bataille de Steve Jourdain). Je deviens conscient que par-delà l'apparence de la mouette, je perçois ma mouette intérieure, et c'est cela qui me donne cette joie car à ce moment la perception devient effectivement non-duelle. Donc, que l'on y aille par l'extérieur ou par l'intérieur, il s'agit toujours de réaliser que l'amant l'aimé et l'amour sont une seule et même chose.
En effet, il ne faudrait pas s'imaginer que dhyana va nous libérer de nos productions intérieures et nous faire aboutir dans la pure vacuité. Pour les tibétains, nous ne percevons jamais directement quoi que ce soit jusqu'à la "claire lumière de signification". Jusque-là, même si nous avons l'impression que tout se résorbe, nous sommes toujours en train de percevoir une image générique de la vacuité. Cela dit je ne me prononcerai pas sur le sens de "percevoir directement la vacuité" je n'ai pas la moindre idée de ce que c'est. Il faut préciser que c'est un niveau rarement atteint, même par les saints, car même pour le saint qui "meurt de son vivant", il va commencer par réaliser la claire lumière analogique ultime (analogique, donc), qui engendre le corps illusoire impur. Pour ce qui est de la purification de cette expérience et l'obtention du corps illusoir pur, même les tibétains se battent entre eux concernant la réelle possibilité de le réaliser. Dudjom Rinpoche n'y croyait pas, par exemple. Bref.
Tout cela étant dit, je ne remets pas en cause l'expérience de JLC mais seulement son analyse. C'est un problème récurrent avec la littérature mystique d'ailleurs. La plupart des saints ne parviennent pas à analyser correctement leur expérience (leur grille de lecture n'étant pas adéquate), en sorte que s'il n'y a pas de doute sur l'expérience, l'explication qui en est faite conduit sur des fausses pistes.
Du coup, je conseille fortement la lecture de Steve Jourdain, qui est un "théologien" hors pair, et qui remet un grand nombre de pendules à l'heure sur le fonctionnement de l'esprit.

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Bon, j'ajoute un truc. Je discutais récemment avec une ami, il m'expliquait qu'il y avait des perceptions objectives, subjectives etc... et alors je ne comprenais rien à ce qu'il me racontait. Subjectif c'était par exemple une hallucination, et objectif, ça voulait dire "vrai", d'une vérité séparée de nous en quelque sorte. Bon, j'ai fini par comprendre qu'il raisonnait sur un mode duel et que c'était pas gagné de lui expliquer ce qu'il en était. D'ailleurs je n'ai plus de réponse depuis mes explications probablement vaseuses...