Entomologie humaine et pratique spirituelle

23 mars 2017

Termas

Je suis en train de lire les Longsal Teachings de Norbu, et si ça m'a appris une chose, c'est que les termas ne sont pas contenus dans les textes. Les textes, en tous cas les siens, sont ridiculement dénués de contenu. Ils sont un peu comme le panneau Pharmacie qui indique la pharmacie mais dans lequel on ne trouvera aucun médicament. Et je pense que c'est finalement le principe de tous les termas, c'est-à-dire de tous les textes tibétains. Il est vrai que les tibétains disent qu'on ne peut pas pratiquer sans transmission. Mais ce qui est trompeur, c'est qu'ils ne donnent pas les transmissions quoique prétendant les donner. Donc on finit par se dire "bon, ça ne doit pas être si nécessaire que ça, puisqu'avec ou sans, le résultat est le même", au lieu de se dire "ceci ne nous concerne pas". Mais du coup, cela explique pourquoi les grands Rinpoches font les tour des autres Rinpoches pour se faire transmettre ceci ou cela. C'est que, effectivement, sans transmission, ils ne peuvent pas faire la pratique, même eux. En effet, c'est comme des nouveaux canaux qu'on leur grefferait dessus, étant nouveaux on ne sait pas ce que c'est. Pour prendre une image, le texte du terma, c'est la recette de la tarte aux prunes, et la transmission, c'est le prunier. Quelqu'un qui a des poiriers des framboisiers des amandiers... il peut faire ce qu'il veut, il ne va pas inventer la prune. Le seul qui peut l'aider à faire sa tarte au prunes, c'est le gars qui a les prunes, et qui peut lui refiler un noyau. Alors ensuite, "Dieu" a donné des noyaux de ceci et de cela à des tas de gens, mais si ces gens ne nous les donnent pas, eh bien on n'aura pas le fruit un point c'est tout.
Ce qu'il faut en tirer comme conclusion, c'est que si personne ne nous donne d'arbres ou de noyaux, il faut demander à Dieu de nous donner quelques noyaux. Ce qui est possible, mais cela veut dire qu'il faut poursuivre la même ligne de travail pendant assez longtemps. Et surtout, il faut que ça soit celle qui nous correspond. Personnellement, je ne me sens pas d'aller aider les chiffonniers du Caire. Ce n'est pas mon terma, voilà.
J'ai reçu le terma du roman. Il est tout à fait utilisable par d'autres (moyennant le fait que je puisse lire ce qu'ils écrivent), mais les gens me disent toujours "oh là là c'est trop de travail". Bon, ils verront bien si ça n'est pas du travail de faire descendre leur propre terma (à supposer qu'ils s'aperçoivent un jour que sans ça ils ne feront rien de leur vie). 

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20 mars 2017

Journal d'Asie, suite

 Je continue à lire le Journal d'Asie de Thomas Merton. Les descriptions sont assez bien faites, on s'y croirait presque. Par contre, il ne donne guère de précisions quant à ses entretiens avec tout un tas de Rinpoches, y compris même le Dalaï-Lama. Et puis alors au milieu, on trouve cette page très étrange, où il nous explique qu'il est au même niveau que Chatral Rinpoche qui a déjà fait 30 ans de retraite à cette époque. Bon, Chatral a bien contribué à le lui faire croire, il faut dire que Merton est célèbre et des tas de gens l'écoutent. Alors forcément, s'il commence à dire plein de bien des tibétains, c'est un bon plan. Parce qu'à cette époque, ils en sont à chercher des endroits où s'établir, et de l'argent bien sûr. Du coup Chatral lui fait croire qu'il est quasiment au seuil de la bouddhéité, et il le croit. Ce qui, au regard du reste du journal, pose un petit problème. Par exemple il raconte des rêves dans lesquels il n'est même pas lucide, et pas des rêves exceptionnels d'ailleurs. Parce que bon, un grand maître doit avoir le droit de faire des "rêves" si c'est pour recevoir des termas, pourquoi pas, mais ce sont des rêves assez spéciaux. Sinon quelqu'un d'un bon niveau (et je ne parle même pas du seuil de la nouddhéité) ne rêve plus, puisqu'il est absorbé toute la nuit dans la claire lumière. En conséquence de quoi il y sera relativement absorbé le jour aussi. Il ne va pas s'énerver d'un rhume, de la brume, d'une montagne, et de toutes sortes de détails. Et puis son style dégagera quand même autre chose. Quand on a l'habitude de lire des saints ou des Rinpoches, il y a quelque chose de spécial. Alors que là, on lit juste le journal d'un gars assez ordinaire. Qui s'y croit à fond. C'est quand même un peu effrayant. En même temps, je ne sais plus combien de temps il m'a fallu pour comprendre tout leur système. Parce que je crois que Merton en est encore à s'imaginer qu'on peut atteindre la bouddhéité d'un coup d'un seul, comme par une sorte de grâce divine. Dommage en tous cas qu'il n'ait pas transcrit ses entretiens.
Tout ceci m'a d'ailleurs provoqué d'autres considérations. Je crois que le disciple qu'on fait payer (genre, les Occidentaux), ce sont les disciples non qualifiés. Parce qu'avec eux, on est absolument convaincu de perdre son temps, l'exposition des enseignements ne pouvant servir ni au maître, ni aux disciples, qui passeront leur temps à tout tordre dans tous les sens, sans jamais appréhender le sens correct. C'est une sorte de magie inversée, ou quoi qu'il arrive, c'est toujours à côté. Alors quitte à perdre son temps, autant être payé. En revanche, il semblerait totalement déplacé de faire payer un disciple qualifié, quand on y réfléchit. Ce qui en dit long quand même.
Sinon, je crois savoir pourquoi il n'y a pas tellement de corps d'arc en ciel chez les chrétiens. Cela tient à leur positionnement par rapport à la grâce divine, qui ne permet pas en fin de compte le développement de certaines facultés, ou difficilement. Je ne dis pas que certains ne sont pas allés au-delà, je dis plutôt que c'est assez difficile de dépasser le sens des instructions de tous les saints qui nous ont précédés.    

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19 mars 2017

Danse

 

Rima Baransi dancing in Trieste, Italy [Horizontally stabilized]

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Nature de l'homme

Je me pose des questions. Je me rends compte que ce qui marche, c'est le contraire de ce qu'on nous enseigne dans tous les livres spirituels. A cela je trouve une raison : le développement spirituel a toujours été fondé sur la transmission de maître à disciple, ce qui falsifie toutes les données "naturelles" en quelque sorte. Un peu comme par exemple si on greffe un poivron sur un pied de tomate, la tomate ne peut pas prendre cela pour exemple. Car je crois finalement que ça revient à peu près à cela. Je discutais avec un ami, nommons-le Paul, qui est persuadé que l'on peut remplacer le mauvais Paul par un bon Paul, qui finira par faire disparaître le mauvais. Il me semble que c'est ce qu'on cru les croyants de toutes les époques, et finalement on voit le résultat. Je pense que Thomas Merton est un assez bon exemple. Il est intelligent, raisonnablement altruiste, conscient de pas mal de choses, instruit... et il croit mordicus que son "pécheur intérieur" a été balayé par le baptême, et ensuite sa vie monastique. Certes, il a cessé de gaspiller son temps en conneries et il s'est trouvé des activités utiles. Mais je suis en train de lire son "Journal d'Asie", écrit 20 ans plus tard disons, et on y trouve finalement le résultat prévisible de l'attitude consistant à croire que Dieu va s'occuper du mauvais. Bon, j'ai aussi lu "Zen tao et nirvana". Sa pensée est remarquablement imprécise, ainsi que ses facultés d'observation. Il tombe dans les lieux communs les plus communs, ceux qu'on trouve dans tous les livres spirituels et qui sont dramatiquement contredits par l'observation de la réalité. Il n'est pas non plus sorti du dogme chrétien de base (le Père aurait exigé "réparation" des péchés de l'humanité, ou encore c'est la prière des justes qui nous sauve de la colère vengeresse du Père qui voudrait s'abattre sur le monde etc on dirait qu'il s'est fait endoctriner par des apparitions mariales à l'usage du petit peuple) dont quand même la plupart des théologiens du XXè siècles sont sortis.  
Donc je reprends. Il croit que notre "nature" fondamentale, c'est le bien, l'amour etc. C'est vrai que c'est la nature de notre "esprit" ou être psychique. En revanche, notre âme charnelle (vital+mental) est vendue au démon dès l'origine et sa nature est de s'opposer à Dieu. Le corps, quant à lui, il fait ce qu'il peut le pauvre bougre. Donc la nature de l'être humain, ce qui fait que c'est un être humain et pas un ange ou un démon ou un animal, est-ce que c'est la nature d'un seul de ses éléments constitutifs ou la nature de l'ensemble ? Je crois avec Kitaro Nishida que ce qui fait le propre de l'être humain, c'est cette contradiction fondamentale. Il tire sa vie de Dieu, mais ne saurait être un individu sans s'opposer à lui. En tant que tels, nous sommes maudits et promis à l'enfer, et c'est seulement par une nouvelle création qu'on s'en sortira. Je veux dire que notre esprit, étant à l'image de Dieu, s'en sortira toujours, mais nous ne sommes pas notre esprit justement. Nous sommes cet ensemble instablme qui ne dure qu'une vie. Et d'ailleurs le christianisme l'a bien compris, qui ne parle pas de réincarnation. Ce qui se réincarne, on s'en fiche, ça n'est plus nous.
Alors certes, beaucoup le reconnaîtront, mais dirons que l'esprit est plus important que tout le reste. Honnêtement, ce n'est pas du tout ce que je vois autour de moi. Comme le dit Mère, il y a environ une personne sur un million dont l'être psychique est à l'avant. Les autres font les anges mais se comportent plus ou moins comme des démons. Pas forcément de manière visible, cela peut être seulement par défaut, en ignorant tous les autres et en ne s'occupant que de soi. Les prêtres, les bonnes soeurs, les moines, tous ces braves gens qui se croient sauvés et qu'on peut côtoyer facilement, ils ont tous évacué l'altérité. Chacun croit atteindre Dieu par le haut, comme une sorte de reclus qui sera touché par les lumières divines à partir du moment où il s'isole. Mais justement, notre nature nous impose de procéder autrement, et les saints ne sont vraiment pas de bons exemples, de même qu'un riche est un très mauvais exemple pour un pauvre. C'est par un processus alchimique que nous obtenons les vraies lumières, et non pas en nous vidant de tous. Si nous pouvions les obtenir en mettant le reste de côté, nous serions des anges, une fois de plus. Parce que cela voudrait dire que la chose est déjà incluse en nous. Or elle ne l'est pas.  
Ce que nous sommes fondamentalement c'est ce noeud auto-contradictoire, qui d'ailleurs existe aussi en Dieu, mais je ne vais pas entrer là-dedans. Lorsqu'on espère remplacer le mauvais par le bon, on jette le noeud, et donc notre nature propre. Il semble tout à fait impossible de réaliser de cette façon, car notre énergie nous vient de cette contradiction, à moins que quelqu'un d'autre nous donne toute l'énergie nécessaire. C'est la solution choisie par les traditions. Ce noeud étant plus ou moins indémerdable, on n'a qu'à greffer une tulipe sur une narcisse, et basta, on n'en parle plus. Ce serait la fonction du baptême, et on voit au résultat que ça n'est pas rempli du tout. Car ce qu'on voit autour de soi, ce sont des narcisses de toutes les formes, mais fort peu de tulipes au final. Si je regarde le contenu du Journal d'Asie, en plus de contenir assez peu de réflexions intéressantes, ce qui à mon sens montre assez bien une certaine superficialité de préoccupations (franchement la douane on s'en fout), il y a une perception complètement bisounours des gens. Par exemple il rencontre Chogyam Trungpa. Un roman, en principe. Eh bien non. C'est un homme charmant, plein de qualités etc... et tout le monde autour de lui est absolument merveilleux, d'ailleurs.
En déclarant que les gens sont charmants et merveilleux, on se décharge de la vision de leur souffrance, c'est évident. Ils vont bien. Ils sont sauvés, sortis du samsara. Et moi avec, bien sûr. C'est pratique.
Comme je le disais à un ami, il n'y a que les saints qui conservent cette vision de la contradiction de notre nature. Qui voient la profondeur du mal et de la séparation, et l'amour de Dieu. Tous les autres refusent cette perception, pour la remplacer par une terre pure artificielle, et à mon avis c'est la raison qui fait qu'ils ne deviennent pas saints. En effet, si tout va bien, en quoi a-t-on besoin de Dieu finalement. Je veux dire, si notre mal est relatif, et non pas absolu, on n'a besoin que d'un remède relatif, qui n'est donc pas Dieu. Dieu est utile seulement si l'on doit soulager un mal infini.
Bref, je prétends que chaque mal appelle son remède, et que si on n'a besoin que d'un médecin, ce n'est pas Dieu qui va venir. Dire "Seigneur Jésus Christ aie pitié de moi", ça n'a pas de sens si le problème est un simple mal d'estomac, ou même un mal à l'âme.  

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18 mars 2017

Solitude

Je continue dans la bonne humeur. En fait ce sont des passages que j'ai écrits il y a 2 ans environ. J'ai remarqué qu'à chaque fois qu'on change de yidam, le nouveau est tout perdu et dépressif. Il lui faut du temps pour se construire. Donc là, le pauvre, il était au plus mal. Mais il a bien changé depuis.

Comme souvent ces derniers temps, j'avais annulé tous mes rendez-vous de l'après-midi, trop déprimé pour affronter la folie du monde, et je m'étais allongé sur mon lit pour contempler le plafond. Je pouvais passer des heures immobile, à contempler l'échec absolu de mon existence. Je ne pouvais distinguer la sortie de cette absurdité, ce qui était certainement logique, puisque je n'en distinguais pas non plus l'entrée. Le religions nous disent que nous sommes responsables de notre situation, et je les croyais volontiers, à ceci près qu'il m'était impossible de voir comment. Après ce que Daniel avait fait pour moi, avec mon nouveau régime à base d'air du temps, j'espérais que mon esprit allait s'éclaircir. De fait il s'était si bien éclairci que j'avais la vision totale de mon impuissance. J'avais échoué à établir une relation fructueuse avec Armina, et pourtant ce n'était pas faute de l'aimer. Mais je n'avais pas pu lui donner ce qu'elle attendait de moi, un sentiment de sécurité. Comment la faire se sentir en sécurité, alors que je suis moi-même totalement instable ?

Depuis que le sacrifice de Daniel m'a libéré de l'emprise de ma nature asûrique, j'ai ouvert les yeux sur un certain nombre de choses extrêmement déplaisantes. Des choses que je percevais depuis longtemps mais dont l'obscurité de mon esprit m'empêchait de tirer les conséquences. Par exemple, j'ai découvert que je suis seul. Plus exactement, j'ai découvert que je suis isolé de ceux dont je me croyais proche, et que les seuls dont je pourrais être proches sont ceux dont je me suis obstinément isolé. Mon père, par exemple. Je l'ai toujours pris pour un redoutable tyran, et il a si bien respecté mon désir qu'il s'est plié à l'obligation que je lui faisais d'être un tyran... comble de l'ironie. Rétrospectivement, je réalise qu'il n'a toujours voulu que mon bonheur, mais que je lui ai rendu la tache impossible. En revanche, tout ce petit peuple de sujets et serviteurs dont je me croyais craint et respecté... ils ont l'esprit si plein d'eux-mêmes qu'ils seraient bien en peine de m'y faire la moindre place. Leur auto-préoccupation atteint une telle ampleur que je ne suis guère plus qu'une ombre imprévisible et inquiétante qui plane au-dessus de leur tête, alors même que je leur ménage à tous une place tout à fait raisonnable dans mon propre univers. J'en suis mortifié. En revanche, je me souviens avoir existé pour ces jeunes elfes d'Akanishta lorsqu'ils m'ont fait don de leurs plus belles oeuvres, et je regrette de ne pas les avoir acceptées, parce que j'aurais maintenant un souvenir de ces êtres si charmants auprès desquels mon coeur soupire aujourd'hui, j'ai honte de le dire. Plus exactement, j'ai honte du mal que je leur ai voulu. J'ai honte de tellement de choses.

Je ne crois pas en Dieu tel que les religions en parlent. J'aurais préféré. J'aurais eu un être suprême à prier pour la remise de mes péchés, et j'aurais été soulagé. Mais il n'y a rien de tel. Il n'y a que moi, avec ma douleur d'avoir fait souffrir quantité d'êtres innocents. Dieu ne peut rien pour moi, pas plus que le soleil qui brille au-dessus de nos têtes. Son amour m'est acquis de toute éternité. C'est le mien, qui est loin de m'être acquis. Alors j'évite de penser à moi-même et je m'établis dans la pensée des êtres que j'estime plus aimables. Je pense beaucoup à Daniel, même si je crains d'avoir totalement gâché nos relations. J'ai trouvé en lui une gentillesse, une douceur... quelque chose qui aurait pu donner une inspiration et un sens à ma vie, après l'effondrement généralisé de mon univers. Mais voilà qu'il n'a pas remis le pied sur Almora depuis trois semaines, et tandis qu'une part de moi-même tente de me raisonner en me faisant valoir que le monde ne tourne pas autour de ma modeste personne, une petite voix ne cesse de me répéter que je suis la cause de cette absence, et cela m'occasionne une grande souffrance morale. Père dit souvent qu'il faut avoir les moyens de sa politique, ou la politique de ses moyens, je n'ai hélas ni l'un ni l'autre.

Ceci ajouté à mon nouveau régime, qui a les effets les plus désastreux sur mon humeur, j'évite au maximum de croiser les gens du Palais, et soit je reste cloîtré dans mon troisième étage sans recevoir personne, soit je m'éclipse par une fenêtre pour aller me mêler aux populations locales.

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Fin d'un mariage

Je viens de retrouver cette sympathique petite page, écrite par un des personnages de ma saison 9, et qui finalement est assez drôle.

"Lorsque je suis passé dans ma chambre cet après-midi, j'ai eu la surprise d'y trouver Dame Armina, en train de remplir deux grandes valises qu'elle avait étalées sur mon lit. Elle a sursauté en me voyant arriver, avant de reprendre contenance.
- Que fais-tu ?
- Je m'en vais.
Je n'ai pas voulu comprendre tout de suite.
- En vacances ?
- Non, je te quitte.
Sa façon détachée de me jeter ces quelques mots sans prendre la peine de m'expliquer la moindre de ses raisons m'a fait brusquement réaliser qu'elle n'avait plus guère d'estime pour moi. Elle avait beau prétendre m'admirer pour mes nombreuses qualités, elle n'imaginait finalement pas que je fusse un interlocuteur valable, sinon elle m'aurait parlé avant de prendre sa décision. Je ne valais pas mieux qu'un chien qu'on dépose sur un chemin pour s'en débarrasser au moment de partir en vacances. Saisi d'un soudain vertige, j'ai été contraint de m'asseoir pour éviter tout risque de chute. J'avais la nausée, et j'éprouvais une sensation de faiblesse généralisée qui me coupait tous mes moyens. Affalé dans le fauteuil, sans force, je contemplais la faillite de mon mariage tandis qu'elle s'affairait à empiler sa lingerie et à ranger ses bijoux dans les boîtes appropriés. Parmi eux se trouvait notamment un collier d'un grand prix dont je me suis demandé si je devais le lui laisser. J'imaginais déjà la vente aux enchères :"Magnifique collier en diamants, cadeau du Gouverneur Général à sa femme".
- Les bijoux, tu les laisses ici.
Elle ma considéré avec un étonnement feint.
- Quelle sorte d'individu reprend ses cadeaux ?
- Tu serais surprise.
En un sens, elle me renvoyait le mépris que notre peuple affiche pour les humains, et que je ne partage qu'à moitié. Je ne méprise pas les humains en tant que ce qu'ils sont, seulement la bêtise, dont il faut reconnaître que les humains sont particulièrement bien pourvus. En même temps, je nourris une profonde estime envers les artistes, les grands écrivains, tout ceux qui par leurs efforts et leur générosité ramènent sur terre quelque chose des splendeurs du ciel. Mais à l'inverse, j'étais en train de prendre conscience d'un fait absolument terrifiant : à savoir que les humains nous méprisent sans doute bien davantage que nous les méprisons. A commencer par Armina, que j'avais sous les yeux.
Jamais au grand jamais je ne lui aurais fait l'insulte de la quitter sans lui en exposer mes raisons. Ce silence hautain dont elle faisait montre à mon égard, c'est la façon dont je traite les femmes de ménage indélicates. Mais c'est rare. Je respecte trop l'intelligence pour ne pas lui rendre les égards qui lui sont dûs, même là où elle se trouve en quantité trop infime pour être observable. Et Armina n'est pas un cas de quantité minimale. Bien que je m'estime très supérieur à elle sous ce rapport - et pourquoi devrais-je ignorer les rapports quantitatifs existant dans la nature ? -, je l'estime grandement, et je la considère comme une personne à part entière. Si je n'ai pas toujours respecté ses sentiments, ce n'était pas par mépris, c'était soit par nécessité, soit parce que j'étais incapable de faire autrement. Je sais que je l'ai fait souffrir, mais je n'ai pas non plus l'impression d'avoir été un époux insupportable. Je crois même que j'ai fait de grands efforts pour qu'elle ne se sente pas menacée par ma position sociale, qui de fait est menaçante. A partir du moment où je l'ai demandée en mariage, je l'ai considérée comme une égale, et jamais je ne lui ai laissé entendre que sa vie ou sa sécurité pourraient être en danger, y compris lorsqu'elle m'a trompé avec Daniel. Quel monarque peut en dire autant ?
Mais tous ces égards n'ont pas suffi, et je me demande au fond s'ils ne sont pas la raison du mépris qu'elle me porte aujourd'hui. Je ne pensais pas qu'elle serait du genre à confondre la gentillesse et la faiblesse, mais je commence à croire que je me suis trompé.
- On dirait bien que tous les beaux discours que tu m'as servis n'avaient aucun sens finalement. Lorsque je te disais que je savais où menaient les relations avec les humains, et que tu me jurais le contraire... En même temps je me demande pourquoi je me fatigue à te parler. Personne ne reconnaît jamais ses erreurs, et si cette situation se reproduit un jour, tu continueras d'affirmer la même chose.
- Je me suis trompée, en effet" répondit-elle finalement :"Et si je ne t'ai rien dit, c'est parce que je te sais capable de m'embrouiller la tête. Je ne peux pas rester, je le sais, mais je ne peux pas te l'expliquer.
- Je ne sais pas pour qui tu me prends. Je connais tes raisons et je n'ai rien à redire. Tu as présumé de la bonté naturelle de ton entourage, ensuite de ta stabilité psychologique, enfin de ma capacité à te soutenir dans la situation difficile qui s'est créée. Je ne peux rien changer à tout cela, je n'ai donc aucun motif à essayer de te faire rester. Le problème de fond, c'est que tu ne m'aimes pas. Tu ne m'as jamais aimé.
Elle eut un rire nerveux.
- Parce que toi, tu m'as aimée ?
- Ta bêtise me consterne" fis-je en m'extirpant de mon fauteuil.
Est-ce qu'elle ne s'était jamais rendu compte des sentiments que je lui portais, ou bien prétendait-elle ne jamais s'en être rendu compte ? D'une manière ou d'une autre, c'était désolant, et je suis allé pleurer sur le toit. Je me sentais incroyablement triste de la conclusion de cette affaire. C'était comme si elle avait oublié tout ce que nous avions vécu ensemble. Comment peut-on oublier des choses pareilles, à moins de ne les avoir jamais vécues ? Je commence à croire que c'est le pouvoir qui l'a séduite malgré ses dénégations et son air de nous pas y toucher. Au fond, j'ignore de quoi elle parlait quand elle prétendait m'aimer.

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17 mars 2017

Thomas Merton

J'ai lu la biographie de Thomas Merton La nuit privée d'étoiles : Suivie de La paix monastique. C'est évidemment bien mieux que Jean Yves Leloup qui en comparaison semble être un enfant, mais au final, cela m'interroge sur le paradigme chrétien, et son pouvoir d'embrouiller les plus brillants esprits. Ce qu'on peut dire, c'est qu'avec Merton, on a quand même un peu le meilleur des cisterciens avant Vatican 2, mais ce meilleur me semble avoir sacrément dérivé. Ou alors les ordres monastiques n'ont finalement jamais eu pour objectif de produire des saints, et les saints se sont produits malgré eux. Parce que dans cet état de "liberté", qui nous est promis là, il me semble qu'il y a à la base un certain nombre de croyances fondamentales, qu'ils vont bien entendu appeler "foi", mais qui sont fort sujettes à caution. Je veux dire que si on commence à essayer de les vérifier, on se rend compte que ça marche pour certains, mais que pour d'autres c'est moins certain.

Par exemple, cette liberté vient de ce qu'on confie sa vie à Dieu, et qu'on n'a plus, en quelque sorte, à en assumer la responsabilité. C'est bien pratique en un sens, car cela permet de se défaire du pire fardeau de l'existence humaine - c'est le but - mais un peu trop à bon compte. Qu'est-ce qui lui dit que c'est bien Dieu qui l'a pris en charge ? Quand on voit qu'il est mort à 53 ans dans un hôtel en Inde à cause d'un ventilateur défectueux (un peu comme Claude François finalement), on se demande le sens que ça peut bien avoir. Par ailleurs, à la fin de son livre, il se plaint en termes à peine voilés. Il voulait être contemplatif, mais ses supérieurs ont finalement préféré l'utiliser à écrire des dizaines de bouquins pour faire de la pub à l'Eglise. A quoi sert-il de "sauver des âmes" au prix de celles qui les sauve ? Cela n'a strictement aucun sens. Qu'est-ce qu'on sauve chez ces âmes ? Disons qu'ils ont une vie un peu plus décente au lieu d'avoir une vie un peu moins décente, mais de toutes façons, à la mort, tous les éléments constitutifs se séparent les un des autres, et un peu plus ou un peu moins décent, cela ne nous met pas plus près du corps de gloire.

Bref, on a finalement un abandon bien pratique de sa propre responsabilité au mains de supérieurs qui ne sont pas particulièrement compétents pour sanctifier les gens, tout cela au nom d'un salut qui est proclamé comme étant acquis par ces moyens, mais même un Maurice Zündel aura finalement montré que c'est un voeu pieux. Quant à Dieu, il n'a probablement pas grand chose à voir là-dedans, bien qu'il y ait certainement des entités du surmental qui s'en mêlent. Mais pas trop quand même. Il est intéressant de voir aussi une certaine partialité, par exemple avec la "Petite Thérèse". Il lui confie son frère, qui est appelé à combattre pendant la seconde guerre mondiale, en nous affirmant qu'elle le protège efficacement et qu'il s'en félicite. Peu de temps après, le frère sombre dans une sorte de déprime (il bosse dans un bombardier), et puis son avion est descendu au dessus de la mer du Nord, et il meurt dans le canot de sauvetage. Apparemment pas en invoquant le nom de Dieu. Comme par hasard on n'entend plus parler de la Petite Thérèse. Donc on se demande finalement les grâces qu'elle lui a obtenues, ainsi que tous les autres saints d'ailleurs, puisqu'il nous explique qu'ils nous obtiennent toutes sortes de grâces.

Bref, je trouve un peu dommage de trouver une sorte de Christianisme méthode Coué chez un gars aussi intelligent. Car tout ce dont il se félicite, finalement, on n'en voit pas trop l'effet. Cela semble surtout l'effet d'une méthode bien établie pour faire croire aux gens que tout va bien. On prend leur vie en main, on les fait bosser aux champs, ou à écrire des bouquins, on leur dit que grâce à ça ils sont sauvés, et ils sont assez bêtes pour le croire, même les brillants esprits. Enfin, comme il le dit lui-même, aux champs on ne prie pas beaucoup, faut pas rêver. Aux champs on travaille, non pas comme les maîtres zen qui ont intégré l'état naturel, mais comme des ânes.

Finalement je préfère un Trungpa qui regarde quand même la vérité en face. Notre vie, c'est à nous de lui donner un sens, et personne ne va le faire à notre place. J'exclus le cas des saints, dont nous ne sommes pas, et qui sont manifestement guidés par d'autres puissances (qu'ils prennent pour Dieu, mais qui ne le sont clairement pas). Faire une vertu de l'abandon de notre responsabilité alors que cela tient plus certainement d'une sorte de faiblesse de l'âme, c'est de la mauvaise foi. Cela me fait penser à un ancien ami qui me disait qu'il préférait s'en remettre à ses confesseurs qu'à lui-même parce qu'il n'avait jamais su se diriger. Thomas Merton est dans le même cas. Mais personne ne sait se diriger, ça s'apprend, notamment en regardant les autres. Moi franchement ça m'arrangerait que des voix angéliques me disent "fais-ci fais-ça" en me donnant la force pour le faire et en m'assurant de la sainteté en cours de route. Malheureusement c'est à chacun de se talquer son karma.
   

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13 mars 2017

Notre salut passe par l'observation des autres

Alors en écrivant le dernier article, j'ai compris pourquoi certains ne développent pas tellement d'intelligence éveillée malgré toutes leurs pratiques. C'est à cause de cette tournure d'esprit centrée sur soi.

Le pire, c'est les intellectuels qui retournent leurs idées toute la journée et sont incapables d'observer le moindre fait. Mais même quand on n'est pas un intellectuel, il semble que l'auto-préoccupation arrive à prendre beaucoup de place. Mon ex-ami-peintre était de ce genre. Il avait passé sa vie à pratiquer, et son esprit avait du mal à mettre ensemble plus de deux éléments à la fois, autrement dit il était hors de question de lui expliquer des points complexes de philosophie ou de théologie. Mais quelque part c'était étrange, parce que tous les Rinpoches y arrivent, or je suppose qu'ils ne naissent pas tous avec un QI de 180. Car il y a un moment où la théologie n'est plus de la théologie, c'est de l'observation du réel. Et le réel, est d'une complexité aussi inouïe qu'il est simple. On dit que plus un ange est élevé, plus il est "simple". La création est un "acte simple" (= tout est interdépendant), fruit d'une intelligence inimaginable. Mais comme il s'agit d'une intelligence, et non d'un heureux hasard, il est possible d'en attraper des bouts. En observant son oeuvre.

Ce n'est pas une question de QI, je crois que le mien a baissé car je ne suis plus capable de réfléchir de cette façon. Satyananda dit qu'avec la kundalini les parties endormies du cerveau s'éveillent, pour ma part je dirais déjà qu'avec toute la place qu'on fait en virant ce qui ne sert à rien, il y a la possibilité de devenir intelligent. Les deux ne s'excluent pas. Donc mon ami peintre qui passait ses journées à penser à lui-même et à sa propre histoire, il n'est jamais devenu intelligent plus loin que d'une manière extrêmement basique. Animale, presque (j'espère qu'il n'y a pas de nos anciens amis communs qui lisent ce blog...). Les animaux sentent toutes sortes de choses, beaucoup plus que ce qu'on croit. Pour autant, ils n'ont pas accès aux véritables principes, qui se situent dans la sphère intellectuelle. (Pas mentale). Mais cet ami, donc, est toujours plus intelligents que divers érudits croisés ici et là, des gens parfois reconnus. Car ceux-là, ils n'ont même pas commencé à s'apercevoir qu'il y avait un monde autour d'eux, et pas seulement des idées. Le génie au plan mondain peut être un parfait idiot au plan spirituel. Ici, on retrouve ce que Pascal avait énoncé, avec ses trois ordres.

Donc ce que je voulais dire, c'est qu'il y a divers degrés de développement de "l'intellligence éveillée", mais que son développement implique obligatoirement que l'on sorte de soi-même. C'est en outre de première importance pour la pratique. En effet, il est à la mode de croire que tout ira toujours pour le mieux en la matière, alors que l'expérience tend plutôt à montrer que tout va toujours pour le plus mal. C'est normal, puisque c'est un domaine qui nous est inconnu par excellence. Si quelqu'un n'a jamais fait de musique, il y a de fortes chances qu'il ne s'en sorte pas en autodidacte. Quelqu'un qui a déjà étudié un instrument peut en revanche en étudier un autre seul. Plus ou moins. Mais un peu. Le problème en spiritualité, c'est qu'on en est toujours au stade du débutant, d'un certain point de vue. A moins d'en être à la 3è vision de thögal et donc bien engagé, ce qui nous attend c'est comme un glacier. Bien joli à regarder de loin mais plein de failles en réalité. On ne les voit qu'une fois qu'on est tombé dedans, et il n'est pas si facile d'en ressortir. Il y a deux choses qui peuvent nous en préserver.

1) Un maître, et c'est pour cette raison que les tradition disent qu'on ne s'en sort pas sans maître. Ils disent plus précisément : quelqu'un qui a parcouru le chemin avant nous et qui donc connaît les pièges. Ça semble très secondaire quand on se croit malin, ou quand on croit que le bon Dieu va tout faire bien comme il faut pour nous.

2) L'exemple des autres. Je ne parle pas des traités qu'ils écrivent, ceux-là ne désignent jamais les failles, et encore moins les signes précurseurs. Ce sont toujours les mêmes choses qui sont décrites : la torpeur, l'agitation, le manque de force, l'endormissement, ou encore les péchés spirituels...
Tout cela ne rend absolument pas compte de ce qui arrive aux gens dont on peut lire les témoignages. J'en ai lu plein, de tous niveaux et de toutes sortes. Gopi Krishna, Solaris, Christophe Allain, JM Jutge, Satprem, Robert et Rachel Olds, Steve Jourdain, Eckhart Tolle, Alain Durel... ce qui les met dedans, c'est toujours la même chose. La prétention de croire que tout va marcher tout seul, dont il résulte un manque cruel de culture spirituelle. Très rares sont ceux qui ont réussi tout seuls. Même pour les "bons", c'est compliqué. Rudi a failli y laisser sa peau, il explique qu'il serait mort sans l'aide du Shankaracharya de Puri. Malgré sa mort mystérieuse, on peut lui laisser le bénéfice du doute. Mon ex-lama par contre s'est planté en beauté, il faut croire que ses maîtres son morts trop tôt. Simone Weil y a laissé aussi sa peau malgré ses immenses qualités. Je ne crois pas du tout que Trungpa et Deshimaru aient réalisé le corps illusoire à leur mort. etc.

Non vraiment, on a toutes les chances de se retrouver sur le carreau, et il ne faut pas croire tous ceux qui viennent raconter sur des forums qu'ils sont arrivés très loin, et qui déforment totalement notre perception de la réalité. Premièrement la forme contredit généralement le fond du propos, et si on revient dix ans plus tard ils n'ont pas changé. Quand ils ne sont pas pires. Et si on les remet en question, on se retrouve face à des êtres totalement ordinaires dans leurs réactions. Qui dans leur immense majorité ont tous le même défaut : les autres ne les intéressent pas, ou seulement pour les aider dans leur pratique qui est très solitaire.  

Je ne dis pas ça pour le plaisir de critiquer les autres, mais parce que, à défaut de maître, il n'y a réellement que leur expérience qui peut m'aider à cartographier un lieu où je ne suis jamais allé, et qui ressemble au labyrinthe de Robert Silverberg. Alors bien qu'il soit de mauvais ton de "juger les autres", il est impératif de déterminer ce qu'ils ont réussi à faire, ou non, et les causes et conditions. Il est donc nécessaire d'examiner ce qu'ils ont écrit au microscope pour en apprendre le maximum sur leur caractère, ce qu'ils ont fait, ce qu'ils ont reçu, et essayer de comprendre à quel moment ça a foiré, pour quelles raisons. Quant à ceux qui ont réussi, ils nous donnent d'autres précieuses indications. Je ne prétends pas que ça suffira, je n'en sais rien du tout. Mais je sais que ça aide sacrément.

Si je veux catégoriser un peu les choses, à la louche :

- 99% des gens qui sont dans la spiritualité sont des idiots utiles (à ceux qu'ils financent), qui n'ont rien à nous apprendre. Je met là-dedans tous les facebookiens avec des murs pleins de citations qu'ils ne comprennent pas. Ils pullulent dans les forums et se croient omniscients.

- 0,9% sont des gens qui ont clairement loupé une grosse marche, comme Padovani qui ne fait toujours pas la différence entre le vital et le spirituel, ou Satprem qui s'est complètement pris les pieds dans le tapis de la gourou-itude. Ils ont plein de choses à nous apprendre sur les erreurs grossières.

- Le dixième suivant est constituée de gens qui ont des fortes qualités, mais qui tout de même n'ont pas réussi. Je pense à mon lama ou Simone Weil, bien que mon lama ait atteint un niveau nettement plus élevé. Mais c'est pour dire qu'il s'agit d'une catégorie de gens dont l'erreur n'est pas si grossière que les précédents. Je mettrais dedans les Paul Florensky, Olivier Clément, Maurice Zündel... bref tous ceux qui ont vraiment compris et senti, mais à qui il a pourtant manqué quelque chose. Ils ont beaucoup à nous apprendre sur les erreurs plus subtiles.

- Chez les suivants, je mettrais des gens comme Mère et Aurobindo. Ils n'ont pas réussi ce qu'ils voulaient, mais ils sont quand même allés très loin. Est-ce qu'on doit mettre dedans des gens comme Adi Da ou Muktananda, ou Rudi, Saint Bonnet, Cheik Nazim ? Les cas sont très différents, mais je dirais qu'il y a une parenté, ne serait-ce que dans le nombre de disciples.

- Et au final, tous ceux qui ont clairement réussi, les Père Paisios, Dudjom Rinpoche etc.

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Les Narcisses et les Tulipes

En fin de compte je me dis qu'il y a fondamentalement deux grands types de personnes. Ceux qui sont tournés vers eux-mêmes, et ceux qui sont tournés vers les autres. Peut-être devrait-on dire les Narcisses et les Tulipes, puisque c'est de saison.

Donc les Tulipes, ce ne sont pas que les saints. Ce sont des gens comme Simone Weil, Jacques Lusseyran, Kenneth Jiyu, Soeur Marie-Paul Ross, et JP Brouillaud dont j'ai lu récemment la bio. Ce dernier cas illustre bien la différence avec les autres. Il est aveugle, il ne me paraît pas, personnellement, sur la voie de la sainteté, car il reste très vital, et pourtant, quand je repense à son livre, et donc à son univers, je vois des gens. Des gens qui sont aussi importants que lui dans le paysage, des gens qui le constituent. Lui, on le voit encore assez bien, en ce sens je le trouve plus proche de la ligne de démarcation que les autres que j'ai cités. Mais quand même il est résolument tourné vers les autres, il a compris quelque part qu'ils sont sa terre pure, si j'ose dire. Et d'ailleurs il le dit, que sans eux il n'aurait pu absolument rien faire. (Pour autant, ce n'est pas la cécité qui peut transformer les gens en Tulipes à elle toute seule. Jacques Semelin est un pur Narcisse, et j'en ai lu d'autres du même genre).

Et puis donc de l'autre côté, les Narcisses. Les Solaris, les JY Leloup, les Alain Durel, pas mal de gens qui se prétendent spirituels mais comment peut-on être spirituel si on ne parle que de soi ? Quand je me remémore leurs livres, c'est l'inverse des autres. Les gens sont là pour orner le paysage, mais ils sont finalement interchangeables. C'est peut-être ça le vrai critère. Dans un cas, on sent que les gens ont tous une valeur en eux-mêmes, alors que dans l'autre cas, ils ne sont là que pour valoriser l'auteur. Par exemple JYL parle de Jacques Maritain, mais il n'en parle jamais que par rapport à lui-même. JM lui a dit ceci et cela, il a ressenti ceci et cela en sa présence... Il ne nous parle pas des souffrances de ce brave homme, de ses difficultés, bref de ce qu'il est en lui-même. Il ne l'observe pas en soi, mais seulement dans son rapport avec lui. Or il était déjà très vieux, sans doute fatigué, avec certainement des soucis en rapport avec le monde... bref. Quand Lusseyran nous parle de la mort de Saint Bonnet, il nous parle de son état, c'est-à-dire de son humanité finalement. Et chez tous les Narcisses, on retrouve ce même mécanisme qui à la longue devient insupportable. On n'apprend rien de ceux qui les entourent. Autre exemple, quand Schmemann nous parle de Soljenitsyne, ils nous le décrit, et ensuite il essaie d'entrer en lui pour savoir de quoi il est fait, son héroïsme, sa passion du peuple russe, sa grandeur d'âme, mais aussi son côté buté, idéaliste, qui ne voit pas forcément le monde tel qu'il est. Bref, Schmemann s'efface pour nous parler de ceux qu'il croise, de la même façon que Lusseyran s'efface pour nous parler des hommes remarquables qu'il a croisé. Même quand il parle de lui, c'est encore pour parler des autres. 
Alors que chez les Narcisses, même quand ils parlent des autres, c'est encore pour parler d'eux. Et chez eux la spiritualité ne fait que renforcer leur ego. JYL ne s'en cache pas tellement, même si c'est pour dire que "maintenant ça n'est plus le cas". Mais on se demande comment c'est possible, vu que quoi qu'il ait fait, ça a toujours été le cas, et que les Pères qu'il a rencontrés n'ont pas arrêté de le lui dire. Pour ce que j'en sais la somme de quinze bananes ne donne pas des oranges.
Et alors c'est quelque chose, on le sent très vite, et même immédiatement. Et j'y deviens allergique, parce que ces gens viennent nous parler d'humilité, d'altruisme, de Dieu et de tout ce qu'on veut, mais en premier lieu, ils n'ont jamais effectué leur conversion, la seule vraie, qui consiste à regarder les autres au lieu de se regarder soi-même. Comment peuvent-ils parler de Dieu, puisque Dieu ne peut nous venir que par les autres ? Ou au moins par le monde, c'est-à-dire par l'extériorité. S'il pouvait nous venir par l'intériorité, l'incarnation ne serait pas nécessaire, et nous serions des anges.
Sans cette conversion, je crois qu'au final on ne peut brasser que des idées, et jamais voir les faits, puisque les faits sont de l'ordre de l'extériorité.

Cela me fait penser à la conversation que j'ai eue récemment avec un éminent érudit, qui est maintenant chrétien après avoir été bouddhiste. C'est un Narcisse, qui ne parle jamais que de lui, même s'il dit qu'il ne veut pas en parler (paradoxal, mais pourtant bien vrai). Il a évidemment échoué dans le bouddhisme, mais il s'est engagé dans le christianisme avec le même défaut de fond, et il y a toujours cette absence de lien avec l'extérieur. La forme est différente d'un JYL où les autres sont là pour nourrir son affectivité. Dans le cas de cet érudit, les autres sont là pour magnifier son intellect, mais c'est toujours le sien, il n'y a pas de place pour l'intellect de l'autre. S'il lisait cela, il se défendrait en disant qu'à notre niveau, on n'a pas idée de ce qu'il y a dans la tête des autres et que je suis un dangereux illuminé. Mais il ne s'agit pas tant de prétendre savoir que d'essayer d'y unir son esprit, qu'on réussisse ou non. Et puis d'ailleurs c'est le même qui va nous parler ailleurs de la "connaissance par connaturalité", chère aux théologiens. Bref.
Ensuite, on comprend pourquoi il se demande à quel niveau vient la connaissance des principes généraux, inquiet sans doute de ce qu'elle ne lui vienne pas. Parce qu'elle ne lui vient pas, et ne peut pas lui venir du fait de sa structure. Donc il estime avoir atteint un certain niveau contemplatif, peut-être a-t-il toutes sortes d'expériences décoiffantes, mais cela ne se traduit pas en termes de clarté. Parce que ces expériences lui viennent malgré lui, à force de fréquenter toutes sortes de maîtres. Forcément il se produit une collision avec leurs lumière spirituelles, surtout s'il est un peu poreux. Mais c'est une collision, pas une intégration.
L'intégration ne peut pas venir tant qu'on n'est pas sorti de soi, car ainsi que je l'ai déjà dit, "moi" est un abîme sans fond dont rien ne peut sortir tant qu'on le regarde. Quand l'oeil se regarde lui-même, ça ne produit qu'un effet larsen qui le transforme en trou noir s'effondrant sur lui-même. Alors que s'il regarde le monde, le monde apparaît et se multiplie. C'est ce qui est arrivé à Harada Roshi. Il n'était préoccupé que de son zazen et de sa réalisation, et puis un beau jour il s'est rendu compte qu'il devait cesser de penser à lui, et de ce jour, tout s'est éclairé.
Voilà pourquoi il est assez erronné de juger ses progrès sur ses expériences, car les expériences n'ont pas forcément de rapport avec l'intégration du monde, certains Narcisses en ont des faramineuses. J'ai eu un ami, à une époque, qui a eu une expérience d'omniscience dans sa jeunesse. Le souci, c'est qu'il se l'est attribuée, car c'est un Narcisse. Alors qu'à mon avis, elle lui a été obligeamment "prêtée" par un bouddha. 
Plus on avance, plus le défaut devient rédhibitoire, ce sera l'objet d'un prochain article.

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12 mars 2017

L'absurde et la grâce

Je viens de lire la bio de Jean Yves Leloup, L'Absurde et la grâce, enfin une bio un peu tronquée vu qu'elle s'arrête à 40 ans et même avant, mais bon. C'est mieux que ce que laissait craindre son site internet qui est quand même d'une rare indigence, et quelques autres textes lus ici et là. Il est intelligent, cultivé, il a rencontré pas mal de gens, il me fait penser un peu au Père Alexander Schmemann, en plus désorganisé peut-être. Il est un peu tout fou dans son genre, SDF avant sa majorité, la grâce ne lui est pas tombée dessus dans son enfance ni son adolescence, une famille bien athée... Mais bon, on voit quand même assez bien ce qui se passe finalement. Avec toute cette vie désordonnée, il finit par avoir le canaux bien poreux s'il ne les avait pas au départ, grâce à quoi les influences spirituelles lui tombent facilement dessus. Le revers de la médaille, c'est qu'il avance au petit bonheur, empile les connaissances de toutes sortes, mais ça reste finalement à un niveau très conventionnel. Ensuite il se met en cheville avec toutes sortes de gens connus pour proposer une sorte de religio-thérapie moderne, enfin je ne sais pas où il en est maintenant, mais comme dit lds, c'est sans doute ce dont les gens ont besoin.
De mon point de vue il y a quand même une grande confusion de l'émotionnel, du psychologique et du spirituel, et surtout pas de distinction de niveaux dans le spirituel. Pour lui, les enseignements sur la vacuité du bouddhisme, Maître Eckhart, zazen, c'est abordable, et ça le concerne, et on peut en fait la base de son discours. Ça me fait penser à ces maîtres qui enseignent soi-disant le dzogchen devant des salles de poissons frits, sauf qu'ils ne sont pas dupes. Mais de la même façon, tout est mis dans le même panier, le relatif, l'absolu, les enseignements basiques et les plus élevés. Chez les tibétains, cela relève clairement de l'intention de noyer le poisson frit, chez JYL c'est juste sa propre confusion parce qu'il n'a pas de méthode qui lui permettrait de passer du niveau des sutras au niveau du dzogchen. De son point de vue il fait une synthèse de toutes les traditions, mais de mon point de vue il fait un syncrétisme, car l'unité des religions n'est pas à trouver au niveau du sens conventionnel. Quant au sens ultime il me paraît évident qu'il ne l'a pas réalisé. Reste le sens intermédiaire où une unité est possible, non pas de méthodes, mais de vue, celui des tantras, mais il n'est clairement pas entré dans cette interprétation de la réalité.
Ce qu'il est resté de toute cette lecture, c'est qu'apparemment le corps d'immortalité se comporte comme les particules de la physique quantique qui sont aussi des ondes. Enfin, il ne parle que des particules qui n'ont pas de parties, et qui sont à la fois ici et partout, ce qui m'a fait penser aux corps d'immortalité, qui ont cette même propriété, ce qui est tout de même étrange. Il y a peut-être là une grande vérité. Peut-être que la matière au niveau subatomique est le corps d'un bouddha qui nous apparaît fractionné à cause de notre karma.

Posté par Ian Alexander à 21:39 - Commentaires [3] - Permalien [#]