Stephen Jourdain et le monde intelligible

Extrait de l’Irrévérence de l’éveil.

« Tu sais quand l’éveil jaillit, c’est un feu purement spirituel. Il se produit alors un phénomène inattendu, à savoir que ce feu spirituel embrase tout d’un coup la totalité de la perception. C’est alors qu’intervient l’attention multidimensionnelle dont nous avons déjà parlé. L’extraordinaire richesse du paysage dans lequel nous évoluons apparaît, l’on est capable de prêter attention à cent milliard de chose à la fois… Cela s’accompagne aussi d’une prodigieuse déhiérarchisation du monde. Lorsque l’éveil fout le feu à tout le champ de perception, apparaît une famille de qualités totalement inédites. De même que nul ne peut avoir un véritable avant-goût de l’éveil avant que celui ne jaillisse, nul ne peut savoir ce que peut être la perception de ces êtres qualitatifs avant de les avoir connus. Ces êtres qualitatifs ne font tout simplement pas partie du registre humain habituel. Pour formuler cela de façon plaisante, disons que cela fait quarante ans qu’avec mon âme – et non avec mes yeux – je « vois des choses » que nul ne voit. Et cela fait quarante ans que je m’interroge sur la nature de ce que je vois, sans pour autant trouver de réponse satisfaisante : je suis foudroyé d’amour pour ce que je vois mais ne sais tout simplement pas de quoi il s’agit. Lorsque j’étais agent immobilier, j’ai ainsi vécu des situations dignes des Marx Brothers : j’étais obligé de me cacher les yeux pour pouvoir continuer à fonctionner dans l’exercice de mon métier. Je me serais presque mis à genoux pour lancer une prière : « Ô merveilleux bonheur, Ô merveilleuses fées, merveilleux anges, ne m’assaillez plus, foutez-moi la paix, que je puisse passer mon coup de fil au sujet de l’appartement de Madame Machin »… C’était une situation aberrante, tellement risible qu’il m’arrivait de me fendre franchement la gueule. Ce fut pourtant ma vie pendant très longtemps ! Bref, je vois ces choses sans savoir ce qu’elles sont. Je les appelle des choses unes car elles sont insécables. Les qualifiant ainsi, cependant, je ne les ai ni désignées ni décrites. Parfois, je parle d’anges, avec remords, en raison de mon ascendance anti-cléricale. Je n’ai pas de mots… Fées ? Cela ne fait pas très sérieux. Mais en dépit de tous mes problèmes de vocabulaire, le fait est là : il y a ces putains de redoutables fées qui m’assaillent. Ces « choses » équivalent à un inimaginable coup de poignard de joie.

Tu vois ça toute la journée ?

Cela flotte dans ma perception de manière constante. Cela fonctionne comme un vieux chauffe-bain. Il y a la veilleuse et si tu tournes le bouton, Psssch ! Tout s’embrase. Je me maintiens prudemment à l’état de veilleuse car si le chauffe-bain s’embrase entièrement, plus question pour moi de fonctionner sur le plan de la vie quotidienne.

Pourrais-tu être plus précis quant à ce que tu vois ?

Oui, qu’est-ce que c’est que ces putains de choses que je vois ? Premièrement, je les vois avec mon âme, mon essence spirituelle. Il s’agit d’une perception directe, à côté de laquelle la plus violente des joies humaines paraît insignifiante. C’est un coup de poignard de félicité. Enfin, ces choses que mon âme voit, qui la font trembler de joie, sont autres que mon âme tout en étant rien d’autre qu’elle. Il y a identité absolue entre mon âme et elles ; ces choses sont plus moi-même que moi. D’un autre côté, mon âme existe et les contemple. Il s’agit donc d’une relation très étrange, la grande question demeurant : qu’est-ce que, nom de dieu, je vois ? »

Posté par Ian Alexander