Les écrits des mystiques nous laissent tous entendre que l'union à Dieu ne s'obtient qu'avec l'aide d'un Père spirituel, ou par des grâces extraordinaires totalement indépendantes de nous. Autrement dit, si nous avons le désir de nous unir à Dieu, soit nous abandonnons tout et nous partons pour un endroit comme le Mont Athos où il reste encore des saints, mais ces lieux sont rares aujourd'hui, soit nous prions pour recevoir une grâce sanctifiante qui ne viendra probablement pas, parce que les choses ne sont pas telles que nous les imaginons, Dieu encore moins que le reste. En un mot, si nous n'avons pas la vocation monastique, nous sommes fichus.

Il y a vingt ans, il m'a semblé que cette situation était inacceptable. En effet, j'aurais voulu devenir saint, parce que j'avais lu les vies des saints, et il me semblait que c'était la seule façon d'avoir une vie qui ait du sens. Malheureusement, j'avais eu tout loisir de constater que je n'avais aucune disposition à la sainteté. J'étais né dans une famille athée, je n'étais jamais allé au catéchisme et j'avais grandi comme de la mauvaise herbe, considérant d'un oeil perplexe mes cousins qui semblaient ne faire leur première communion que pour recevoir des cadeaux. J'étais baptisé, mais contrairement à ce que l'on entend dire aujourd'hui, le baptême ne semblait pas me donner le moindre avantage par rapport à mes petits camarades non baptisés. J'étais entouré de gens qui avaient bien plus de qualités spirituelles que moi, même si au final nous en étions tous au même point, c'est-à-dire nulle part... Bref, mon cas était absolument désespéré, d'autant plus que Dieu ne m'était jamais tombé dessus. J'avais lu des centaines de récits de gens qui avaient eu la révélation, mais cela ne m'arrivait pas, et j'ai compris que cela ne m'arriverait jamais, parce que cela ne dépendait pas de lui, mais de moi. Dieu ne peut pas aider quelqu'un qui lui ferme la porte, même s'il n'a pas la moindre idée qu'il le fait, sans parler du comment. C'est la dure loi du Ciel : l'ignorance n'est pas une excuse.

Je me suis donc naturellement tourné vers le bouddhisme, qui se présente comme une science de l'esprit et qui a ses propres saints (Grands Accomplis et Grands Omniscients, tels sont les termes), puisque je ne parvenais pas à comprendre ce qui clochait dans mon approche du christianisme - et comme on s'en doute, personne ne tenait particulièrement à me l'expliquer -. Mais il s'est trouvé que les maîtres bouddhistes ne voulaient pas non plus d'une personne ayant tant de défauts. Un beau jour j'ai dû me rendre à l'évidence : j'étais vraiment seul, ni les dieux ni le hommes ne semblaient s'intéresser à mon cas le moins du monde. En somme, j'étais comme la plupart des gens que je côtoyais. Mais loin de me décourager, cela n'a fait que me motiver davantage. Je refusais de croire qu'il n'y avait rien à faire, qu'il fallait béatement se contenter de l'instant présent en se disant que tout allait bien finir. Et comme je ne me croyais pas supérieur aux autres, j'ai décidé d'étudier toutes les traditions existant sur terre, mais aussi tous les auteurs plus ou moins isolés qui semblaient avoir compris une part de vérité comme Jacob Boehme, Fabre d'Olivet, Rudolf Steiner, Mère et Aurobindo... En effet, si je m'en tenais aux méthodes classiques, j'allais finir comme tous ceux que je voyais autour de moi et qui ne me semblaient pas promis à la sainteté, les mêmes causes produisant les mêmes effets.

Cette démarche semblait certainement vouée à l'échec puisque personne ne l'avait apparemment jamais entreprise, tout homme de religion la jugerait même impossible par nature. Mais puisque Dieu avait mis en moi un désir impossible, il me fallait une méthode impossible. Je précise d'ailleurs que ce que j'ai entrepris n'a rien de commun avec ce qui a été fait par René Guénon et autres tenants de la "tradition primordiale". En effet leur démarche se fonde sur l'adhésion à une tradition, en y ajoutant l'étude intellectuelle des autres, pour finalement conclure que tout revient au même. C'est une démarche fausse, parce qu'intellectuelle pour sa plus grand partie. Il est impossible de juger correctement une tradition de l'extérieur sous prétexte qu'on en aurait pratiqué une autre. Un lama bouddhiste ne peut pas parler sur le christianisme, de même qu'un moine chrétien ne peut pas parler sur le bouddhisme. Il faut être parvenu à quelque chose dans une tradition pour pouvoir commencer à en dire quelque chose de pertinent, mais cela ne signifie nullement qu'on est devenu savant concernant les autres.

Quoi qu'il en soit, je me suis aperçu qu'en passant patiemment en revue tout ce qui n'allait pas dans ma façon de concevoir les choses, je parle principalement de Dieu et de notre relation à lui, il est possible de faire des progrès inespérés. Je ne parle pas de faire soi-même son propre salut, ce qui est un non-sens puisque l'homme est ontologiquement vide, mais de réaliser que Dieu ne refuse jamais sa grâce si l'on sait comment la lui demander et que le seul facteur limitant notre progression, c'est notre fermeture, ou notre ignorance. En étudiant la nature de Dieu, et la nature de la création, c'est à dire de l'Homme, nous pouvons apprendre comment obtenir les grâces que nous voulons. Et malheureusement, ces choses ne sont jamais expliquées, car la grâce est toujours le préalable de toute pratique. Personne ne s'est jamais fatigué à exposer une pratique dont la grâce serait le résultat. Ce qu'ici j'appelle la grâce, c'est une certaine quantité d'énergie spirituelle, soit qui nous vient sur Ciel, soit qui nous vient d'un maître, mais qui dans tous les cas active notre organe spirituel (qu'on appelle généralement le Coeur, ou l'Oeil du Coeur) et nous rend aptes à percevoir les réalités spirituelles. Il est admis que sans cette quantité initiale, rien n'est possible, et qu'il n'est pas en notre pouvoir de l'obtenir par nos propres efforts.

Fort heureusement, certaines traditions nous apprennent que nos perceptions, et donc notre expérience, dépendent étroitement de nos conceptions : si nos conceptions sont fausses, nous ne verrons que l'obscurité là où se trouve la lumière. L'exemple le plus flagrant est celui de la nuit obscure. En terre chrétienne, il est d'usage de considérer que le sentiment d'abandon par Dieu est un abandon effectif. En d'autres pays, on vous dira que ce sentiment est un autre type d'action divine, d'ailleurs bien plus efficace que les consolations. C'est ce que finit par découvrir le saint chrétien, lorsque ses yeux s'ouvrent. La nuit obscure ne cesse jamais. Ce qui change, c'est la perception qu'on en a, qui va de pair avec un changement de conception1. Ceci est écrit noir sur blanc dans les Ecrits intimes de Mère Teresa. Le jour où sa conception a changé, sa vie a changé. Elle a vu l'action de la grâce au sein de l'obscurité, et cessant enfin de désirer autre chose, elle a pu laisser la grâce agir en elle. Il aura fallu onze ans.

Conception et perception forment un cercle vicieux ou vertueux. Autrement dit, nous devons toujours rechercher dans notre expérience le petit bout qui ne correspond pas à nos conceptions, ce qui nous permet de changer ces dernières. Ceci permet à l'expérience de prendre une autre direction, ce qui nous libère peu à peu de nos entraves, qui sont à la fois physiques et conceptuelles. Je prends l'exemple de la souffrance. La plupart des gens pensent que c'est mauvais. Le chrétien ordinaire, à la rigueur, admettra que c'est nécessaire, mais il ne se la souhaite pas. Nous sommes bien loin des "Saintes voies de la Croix"2, ou de Sainte Thèrèse de Lisieux appelant de ses voeux le martyre. C'est un effet de nos conceptions, qui empêchent certaines de nos perceptions de devenir conscientes. Mais si nous sommes attentifs, nous voyons en certains occasions que la souffrance augmente en nous l'amour de Dieu. Nous commençons alors à changer nos conceptions, suite à quoi l'expérience devient plus évidente. En fin de compte, nous en venons à aimer les épreuves.

Ce changement n'est pas l'effet d'une grâce extraordinaire qui, un beau matin, nous aurait illuminés : c'est l'effet d'une patiente observation de notre vie quotidienne, mais aussi de la lecture des saints, qui nous permet de savoir où notre esprit devrait se diriger, en principe. Nous ne forçons rien. Je n'ai pas fait d'ascèse extraordinaire, je ne me suis pas privé de manger ou de dormir : ces choses que nous pouvons certainement faire en compagnie d'un Père spirituel, nous ne pouvons pas décider de les faire par un effort de notre volonté. Nous devons en premier lieu concevoir et expérimenter ce qu'est l'amour de Dieu. Il se peut ensuite que l'amour nous montre d'étranges façons d'aller plus loin. Mais jamais nous n'aurons le raisonnement "Si je suis vertueux, Dieu me donnera le paradis". Cela ne fonctionne pas ainsi. Le paradis et l'enfer sont en nous, c'est à nous d'être intelligents pour trouver comment nous faisons notre malheur.

C'est ainsi que j'ai découvert qu'il existe un certain nombre de structure fautives, dans l'esprit ordinaire, qui empêchent l'expérience de Dieu. Ce sont précisément celles qui font que la grâce d'appel doit toujours cesser un jour, même si pour certains elle peut durer des années. En effet, la grâce d'appel, c'est l'intervention d'un ange, ou du Saint-esprit, sur une personne aux structures complètement déviées. Cela permet à la personne de connaître l'amour de Dieu, mais c'est vraiment en dépit de ce qu'elle est. La nuit obscure est l'épreuve qui lui permettra de remettre à l'endroit toutes ses conceptions, et de se purifier de tout ce qui empêche la vision de Dieu. C'est l'équivalent terrestre du purgatoire. Malheureusement, les ouvrages écrits sur la question ne décrivent que les "défauts seconds", l'orgueil, la gourmandise, la jalousie, la luxure, la colère...  Ces défauts ne sont pourtant que la conséquence d'erreurs initiales, qui sont en réalité des défauts de structure psycho-physiologique, dûs au péché originel, à notre éducation, et à la société... Et il n'y a que ces défauts premiers sur lesquels nous puissions agir, car ils sont en amont, à l'origine. Les autres étant en aval, il déjà trop tard.

Si la sainteté est si rare, c'est parce que la solution est totalement contre-intuitive, elle se trouve dans le seul endroit où nous ne voulons pas aller. Les Pères spirituels la transmettent d'une telle façon qu'il n'est pas nécessaire de s'interroger sur ce que nous pourrions faire sans eux, en sorte que tout le monde en conclut que le chemin et le but sont une seule et même chose : "pour ne plus éprouver de mauvaises pensées, je dois les ôter de mon esprit". C'est possible à partir d'un certain niveau. Mais si cela fonctionnait pour les êtres ordinaires, tout le monde serait saint, car personne ne veut de mauvaises pensées dans son esprit, d'un certain point de vue.

Personne ne veut se dire qu'il souhaite la mort de ses parents pour toucher l'héritage, qu'il se réjouit de l'accident de voiture de tel collègue, qu'il est heureux que son enfant ait raté son concours, qu'il voudrait jeter son patron dans une geôle chinoise... C'est ce que nous pensons effectivement, mais ce n'est certainement pas ce que nous voulons penser, en sorte que nous finissons par ignorer consciencieusement tout ce qui nous traverse. Au final, nous ne savons pas du tout ce que contient notre esprit, bien que le résultat s'étale sous nos yeux : les camps de concentration, l'Etat islamique, la famine dans le monde, la pollution des pays du tiers-monde par les déchets chimiques et nucléaires de pays riches, le sang contaminé, les animaux torturés partout... Ces ne sont pas des "accidents", ce sont des choses planifiées par certains, et silencieusement approuvées par la majorité qui ferme les yeux sur le mal, parce qu'elle veut croire que l'homme est bon.

L'homme, c'est toujours moi-même, bien sûr : je veux tellement me faire croire que je suis bon que je ne verrai pas que mon voisin maltraite son fils, et lorsque ce dernier se suicidera, je ferai l'étonné :"Vraiment c'est incroyable ! Un garçon si plein de qualités ! Avec des parents si bons !". En effet, reconnaître le mal dans mon voisin, c'est le reconnaître en moi. Je ne parle pas des petits maux qui font les commérages de quartier, ni des défauts des uns et des autres, mais d'un mal bien plus profond dont nous sommes tous affligés et que nous ne pouvons pas voir en l'autre sans le voir en nous-mêmes : l'absence de Dieu. Le seul dont nous devrions nous inquiéter, en réalité.

Conception de Dieu complètement fausse, refus de la souffrance, refus de voir le mal en soi, ne sont que quelques unes des erreurs constitutives qui nous affligent, et dont la solution n'est pas celle qui est colportée en tous lieux. Il ne s'agit pas « d'accepter », ou « d'accueillir ». Il nous faut aller bien plus loin que cela. Et non seulement personne ne nous l'explique jamais, mais personne ne nous explique non plus comment nous y prendre avec précision, et quels sont les signes que nous avons fait les choses correctement. Parce que traditionnellement, c'est le maître qui remet tout cela à l'endroit, et nous n'avons pas à nous en occuper. Pour dire le vrai, c'est complexe.

Parallèlement, aucun traité ne nous explique simplement l'autre versant de la pratique, qui consiste à faire descendre en soi les énergies divines, et à faire le mélange avec notre corps physique pour le transformer. Tout le monde estime que cela va de soi, à partir du moment où les énergies divines se manifestent. Ou bien on nous parle du feu qui ne brûle pas, de l'eau céleste, mais sans rien en dire - comprenez que c'est là encore l'objet de la transmission par le Père spirituel que nous n'avons pas, un objet très secret comme il se doit. Pourtant, il n'y a rien de mystérieux ou d'inexplicable là-dedans. En revanche, il s'agit d'une véritable alchimie interne, et si nous passons à côté par ignorance - ce qui est le cas de presque tous ceux qui n'ont pas de Père spirituel puisqu'ils n'iront jamais lire les rares livres qui explicitent la chose et qui n'existent pas dans la tradition chrétienne -, alors nous n'avons rien réalisé, et perdu notre vie. Autrement dit, les pages qui suivent vous exposent le processus d'engendrement du corps de gloire, en langage clair et compréhensible, ainsi que la façon d'utiliser à cette fin tout ce que nous trouvons en nous, en "bien" comme en "mal".

En résumé, ce livre n'est pas un traité de théologie, mais un livre à portée uniquement pratique, et qui ne se préoccupe que d'une seule question : comment progresser concrètement dans l'amour de Dieu ? Il est applicable aussi bien par des personnes qui n'ont jamais d'expériences, que par des personnes qui en ont beaucoup. En effet, beaucoup de personnes douées spirituellement perdent du temps pour ignorer certaines choses que l'on trouve dans des livres peu connus. La science de l'humanité est très supérieure à la science d'un seul ou même de quelques individus, et la science de toutes les traditions est supérieure à la science d'une seule. 

1 "Vous attendiez une parole de lumière qui n'est pas venue. Ou si elle est venue, vous ne l'avez pas trouvée. Et moi qui suis obligé de vous répondre : ce n'est pas dans la lumière d'une parole qu'il faut chercher la lumière. La lumière d'une parole c'est encore du créé, de l’éphémère, du néant. Si nous nous y attachons nous restons en route, nous n'atteindrons jamais le terme. Voilà pourquoi Dieu fait aux âmes qu'il aime la grâce de la leur refuser. Il les laisse dans la nuit. Et c'est la nuit qui devient la lumière : Et nox iluminatio mea in deliciis meis. La vraie lumière brille dans les ténèbres". Dom Augustin Guillerand Silence Cartusien. 2 « Il y a plusieurs voies, ô mon Dieu ! qui conduisent à votre bienheureuse jouissance; il y a plusieurs sentiers qui mènent à votre glorieuse éternité. Mais, ô mon Dieu ! vous avez fait un grand chemin qui y conduit, dans la dernière sûreté. Or, mon âme, ce grand chemin n'est autre que la voie de la sainte croix. Cette voie est le grand chemin royal de tous les élus, parce qu'elle mène à la cité du Roi des rois. Elle est le grand chemin royal, parce que c'est par cette voie que marche la grande troupe des saints, la Reine de tous les saints, et le grand Roi du paradis. Elle est le grand chemin royal du salut ; car c'est par elle que les courriers de la bienheureuse éternité portent les douces dépêches de la grâce ; c'est par elle que marchent les grands convois de vivres nécessaires ; c'est par elle que l'on mène toutes les précieuses marchandises du beau paradis. Allons mon âme, jusqu'à l'origine du monde ; descendons ensuite de siècle en siècle jusqu'à nos derniers jours. Considérons avec attention ce qui s'est passé dans la loi de nature, dans la loi écrite, et dans la loi de grâce ; et nous verrons bien clairement que la voie de la croix a toujours été le grand chemin royal des élus ». (Henri-Marie BOUDON, Les saintes voies de la croix, ch. 3, la voie de la croix est le grand chemin royal)