Mon premier souvenir — curieusement analogue à un souvenir d'amour —, c'est celui d'un allègement de la pesanteur. Je remontais le boulevard Haussmann en direction de Saint-Augustin. Il était 5 heures du soir. Je n'étais plus le même homme qu'une demi-heure plus tôt. Ou bien si, peut-être, mais c'est alors le monde qui avait changé.
Cette lumière et cette légèreté dans mon corps et autour de moi, je ne les avais jamais connues. Jamais sûrement depuis que j'avais cessé d'être un enfant. Jamais depuis la guerre, ni la fin de la guerre surtout. Pour la première fois je n'avais plus à me porter. J'étais porté. Mais par qui ?
Etait-ce vraiment lui, cet homme que je venais de voir dans un petit bureau sombre et nu pendant une demi-heure ? Une demi-heure, ou 5 minutes, ou une heure. Je ne savais déjà plus. Et si c'était lui, ce Georges Saint-Bonnet, qu'avait il donc fait ?
Il n'avait pas fait un geste. De cela j'étais sûr. Pas un seul geste qui ne fût ordinaire. On m'avait introduit dans un bureau, à cette adresse que mon amie Charlotte Nadel m'avait donnée, au 61 du boulevard Haussmann. C'était au fond d'une cour, au rez-de-chaussée, parfaitement anonyme et même glacial.
Tout promettait d'être vague dans cette rencontre. Les circonstances elles-mêmes en étaient vagues. Non seulement je ne connaissais pas encore cet homme, mais je ne l'avais jamais croisé. Quant à lui, averti rapidement de ma visite par Charlotte, il connaissait à peine mon nom et il ne savait rien sur moi. Comme il n'avait pas de situation (il n'était ni avocat, ni homme d'affaires, ni professeur, ni médecin, ni quoi que ce fût), je ne pouvais pas le situer. C'était simplement un homme qui vivait là, à Paris, et dont Charlotte m'avait dit qu'il soignait les gens et qu'il les guérissait. Elle avait dit aussi que, s'il était guérisseur, il ne l'était pas comme les autres. Mais cela n'avait encore pour moi aucun sens.
D'ailleurs, pendant ces quelques minutes où j'étais assis sur une pauvre chaise en face de lui — lui assis derrière un pauvre bureau —, il ne m'avait pas soigné. Il n'avait exactement rien fait. Il avait parlé un peu, mais un peu seulement, et en ménageant entre chacune de ses phrases un silence, ou plutôt une longue respiration. Il m'avait dit que j'étais très fatigué physiquement. Ce n'était certes pas une découverte. Mais que ma fatigue allait céder très vite. Cela, c'était une promesse que jamais médecin ne m'avait encore faite. Quand même, c'était une promesse obscure et qu'il ne s'était pas donné la peine de justifier. Il l'avait faite, voilà tout. Il avait dû la faire avec puissance, car elle était déjà tenue. Cette fatigue que, depuis mon retour d'Allemagne, depuis ma sortie de camp de concentration, je promenais partout comme une charge de plomb, je ne la sentais plus. Elle s'était condensée en une sorte de nuage très noir que je voyais distinctement flotter autour de moi mais à distance. Moi, j'étais au centre d'une colonne de lumière. Pas un brasier, rien qui pût me brûler ou me rendre passionné, mais une lumière subtile, une clarté nourrissante. Dieu ! D'où me venaient de pareilles sensations ?
Si encore Saint-Bonnet avait pratiqué sur moi des passes magnétiques, s'il avait tiré mon horoscope ou lu les cartes pour moi, ou bien même s'il m'avait interrogé, comme le font les psychologues, me déchargeant ainsi du poids de je ne sais quelle confidence, j'aurais compris le changement que j'éprouvais. Enfin ! J'aurais deviné une direction. Mais il n'avait rien fait.
Si, une chose : il m'avait tout de suite interrompu. Quand je m'étais assis, j'avais voulu parler bien sûr. On parle quand on se trouve avec des gens pour la première fois. Je n'avais rien en tête de spécial, mais j'avais essayé des phrases. Il n'en avait pas voulu. Il s'était conduit comme quelqu'un qui savait déjà tout, auquel on a déjà raconté sa vie 50 fois. Il savait que j'étais aveugle, et que, dans mon cas, ce n'était pas un malheur. Il savait que j'avais souffert à l'époque de la guerre et que cela non plus n'était pas un malheur. Il savait que j'avais un métier magnifique, que j'étais un bon professeur et que j'allais devenir, d'un jour à l'autre, un très bon professeur. Dire tout cela ne lui avait pas pris plus d'une minute. Maintenant, savoir comment il l'avait appris, ou compris, c'était un mystère.
En un sens il ne s'était rien passé. Certainement bien moins de choses qu'en ces dizaines de rencontres, depuis des années, où j'avais eu en face de moi des hommes intelligents, courageux ou simplement étranges. C'était à peine un homme que je venais de voir.
D'ailleurs je n'avais vu personne à proprement parler : je m'étais vu, moi. Moi qui, depuis 7 ans, cherchais en vain mon image dans les êtres et les choses, me faisais mal à tous les reflets, n'attrapais que des ombres et recommençais sans cesse malgré les blessures, je venais de voir ma première image.
Maintenant, sur ce trottoir du boulevard Haussmann, je n'emportais aucun souvenir de Saint-Bonnet. Le personnage avait déjà disparu. A sa place, j'avais cette lumière et cette légèreté, et cette certitude d'être en vie. Et puis je partais en commission, bien sagement. Je me rendais, deux rues plus loin, vers un centre médical où Saint-Bonnet m'avait dit d'aller tout de suite. Je devais y prendre rendez-vous avec un médecin de ses amis qui s'occuperait de ma sinusite chronique. Car non seulement cet homme incompréhensible ne vous soignait pas, mais il vous envoyait chez les autres pour des soins. En fait je me posais très peu de questions. J'étais tout à ma délivrance.

II

Saint-Bonnet avait disparu un moment, mais le soir il revint. Je découvrais même que, contrairement à ma première impression, je l'avais vu.
Ma femme, qui avait été présente à notre rencontre, me parlait maintenant de son physique. Elle se rappelait surtout que son regard était difficile, impossible à saisir. Mais j'écoutais à peine les détails. J'étais tout occupé par une sensation de violence. Si le mot avait jamais eu un sens, c'était un homme « violent » que celui-là. Quand j'étais entré dans son bureau, j'avais senti sa présence massive, monumentale.
Cet être-là, on ne le contournait pas : on le rencontrait de face ou on lui tournait le dos.
J'ai dit « violent », je n'ai pas dit intense. L'intensité est toujours proche de la folie, et chez Saint-Bonnet il n'y avait pas trace de folie. Violence et paix c'était la première fois que je les voyais réunies.
J'étais sûr, cette fois j'étais sûr que j'avais fait bien plus qu'une rencontre. Cet homme qui n'avait pas bougé et qui n'avait presque rien dit m'avait fait des signes, et, ce soir-là, alors que je ne pouvais expliquer aucun d'entre eux, je les connaissais déjà tous.
Par exemple, je savais qu'il était l'homme que je cherchais depuis plusieurs années : le guide, et qu'il était chrétien. Cela, je n'aurais pas su dire où je l'avais pris. Le nom du Christ n'était pas une fois entré dans la conversation. Du moins je n'en avais pas le souvenir. Pourtant c'était évident, et cela m'ôtait, au plan spirituel, tout embarras.
Ensuite (ou bien était-ce d'abord ?), Saint-Bonnet était bon. Mais de cette bonté complète, dont j'avais rêvé sans la toucher jamais chez personne, où la faiblesse n'a pas de place. En entrant tout à l'heure dans son champ d'attraction, j'étais entré dans l'amour. Je ne m'en faisais pas encore une idée bien claire : c'était trop important et trop lointain. Mais toutes les racines de mes pensées et de mes sentiments étaient ébranlées.
Le plus étrange, c'était qu'en présence de cet homme on ne pouvait pas prononcer de jugements. Tous ceux que j'essayais faisaient des ratés. « Après tout, c'est un guérisseur. Ce n'est pas le premier que je voie. Les autres avaient un magnétisme purement physique. Le sien est plus puissant, plus conscient peut-être : il est aussi psychique ». Ou bien : « C'est un homme de grande expérience. Il a un contrôle sensationnel sur lui-même. Et moi, j'ai une expérience courte et très peu de contrôle. Cela a fait comme une différence de potentiel : j'ai reçu le courant. De plus, j'étais en état de dépression, et ça devait se voir. Saint-Bonnet, qui était sûrement généreux, avait fait le nécessaire pour me ragaillardir ».
Ces images magnifiques que je me faisais de lui, il fallait que je m'en méfie : elles étaient une exagération de mes nerfs, une dépression à rebours en somme.
J'essayai tout, y compris de me dire que, peut-être, cet homme était dangereux. Les êtres qui sont trop sûrs d'eux, ceux qui ont un surcroît de puissance sont dangereux, presque toujours. Ils vous envahissent et, en quelques heures, il ne reste plus rien de vous. Précisément Saint-Bonnet m'envahissait.
Je jugeais, je pesais, je faisais de mon mieux pour me dé-fendre. Mais tout cela n'était que dérision : je n'étais pas attaqué.
J'évoquai longuement le souvenir d'un prêtre visionnaire que j'avais connu quelques années plus tôt. Un très beau bonhomme du reste, au coeur ardent, à l'imagination érudite, qui lisait dans les symboles à livre ouvert, devinait une bonne part de vos pensées et dont la prière — oh ! Cela surtout ! — était efficace. Je l'avais admiré, celui-là et, en son temps, il m'avait envahi. Mais justement c'était une tout autre affaire. J'avais dû me défendre alors, parce que ce prêtre, malgré la pureté de ses intentions, voulait m'imposer quelque chose. Il n'en avait pas le projet, probablement pas, mais son univers, il vous le donnait d'un coup. Il fallait que vous l'absorbiez avant même que vous ayez eu la force de le voir de vos yeux. Avec Saint-Bonnet, il n'y avait pas de contagion. Tout restait dans l'ordre clair du spectacle. Et le spectacle que vous aviez, c'était le vôtre, pas le sien.
Un homme paisible et violent, lucide et bon à égalité, c'était un phénomène rare évidemment. Plus rare encore parce qu'il n'attendait rien de vous. Cet après-midi, Saint-Bonnet n'avait pas besoin de moi. Il n'avait pas besoin de clients, il m'avait dit lui-même qu'il en recevait 25 par jour et, de toutes façons, il refusait qu'on le paye. Il n'avait pas besoin de conseils. L'idée était presque bouffonne. Ni d'échanges humains, ni de surface sociale, ni de baratin philosophique. Alors pourquoi vous recevait-il, et qu'est-ce qu'il en tirait ? J'avais brusquement l'idée à moitié saugrenue qu'il en tirait de la joie.
Ce mot-là — joie — il l'avait prononcé lui-même. Je m'en souvenais. Il est vrai que moi je venais de prononcer un autre mot devant lui, beaucoup moins bien sonnant : celui de « morale ». Pourquoi avais-je fait allusion à la morale, et à laquelle ? Ça ! ... En tous cas il m'avait coupé, et assez brusquement (je me demandais même si ce n'était pas la seule fois où il avait été brusque) pour me dire qu'il n'y avait pas de morale, qu'il y avait seulement la joie, et qu'elle suffisait bien. Il y avait ce qui permettait la joie et il y avait ce qui l'empêchait.
Je réentendais ces paroles et l'extraordinaire révélation qu'elles m'avaient donnée. Je dis bien « révélation ». Ce n'était pas seulement que j'avais compris ce qu'il voulait dire ou que j'étais d'accord. C'était qu'une déchirure s'était faite à cet instant dans le tissu de misère du monde. Ces quelques mots-là m'étaient une promesse. De quoi ? Je n'aurais pas pu le dire. Peut-être d'une autre réalité, d'une autre dimension de l'univers qui soudain justifiait tout.
Une fois de plus je me posais très peu de questions. Au lieu de m'interroger (ce que je n'avais pas cessé de faire depuis dix ans), je vivais. C'était bien meilleur. Je savourais la vie. Toute cette fin de journée était comme un rite de renaissance.

Georges Saint-Bonnet Maître de Joie, un initié français au 20e siècle