Dans mon malheur j'ai de la chance. J'ai 2 ou 3 personnes avec qui je peux parler sans avoir à me dire que c'est dans le vide, ce qui est loin d'être le cas de tout le monde. Parmi ceux qui ont quelque connaissance. 

Il est facile de se faire des amis quand on n'a rien à dire. C'était mon cas lorsque j'étais jeune. Disons plus exactement que j'avais toutes sortes d'opinions dont je pouvais changer très facilement, j'écoutais volontiers les gens qui semblaient en savoir plus que moi, et pour ceux qui ne savaient rien, je ne leur disais rien de vraiment dérangeant. Ça ne vexait personne quand j'expliquais comment faire des rêves lucides, ou ce qu'on pouvait y faire. 

Maintenant que j'ai acquis quelque expérience, et donc quelque connaissance réelle, tout a changé. Car le problème de la vraie connaissance, c'est que tout est relié en vertu de l'interdépendance, et il y a malheureusement quelques jalons incontournables par quelque bout qu'on prenne les choses. Par exemple cette histoire de corps d'immortalité obtenu par un processus alchimique. Quoi qu'on n'en pense, on n'y coupe pas. Un véhicule capable de garder sa cohésion après la mort ne peut pas être fabriqué de mille façons possibles, parce qu'il y a là des lois qui sont l'équivalent des lois de la physique. SI on fabrique un avion, il y a un certain nombre de règles à respecter, point final. Si je prends une tasse en porcelaine et que je déclare que c'est un avion, libre à moi, mais si mon salut dépend d'avoir un véritable avion, je suis vraiment un débile mental avec ma tasse. Or c'est à peu près ce que fait tout le monde, prendre divers objets, ceux qu'ils ont sous la main comme par hasard, et déclarer fièrement "ceci est un avion". C'est à peu près l'homme qui prend sa femme pour un chapeau. Alors une fois qu'on a mis la main sur les quelques objets incontournables de la spiritualité, et qui sont présents dans toutes les traditions si on sait où chercher, il devient impossible de s'entendre avec qui que ce soit, car de nos jours, plus personne ne les cherche. Même si on peut tout prouver avec des textes, les gens préfèrent avoir leurs opinions fondées sur leur subjectivité d'êtres omniscients. 

C'est ce qui m'est arrivé avec mon ami ** que j'aime bien pourtant. Il est persuadé d'être un bodhisattva, d'être réalisé et ainsi de suite, à part ça il est incapable de percevoir l'état de son interlocuteur, par exemple quand ce dernier est épuisé et qu'il ne rêve que d'une chose, pouvoir raccrocher le téléphone. Et si par hasard l'interlocuteur en question lui signale qu'il est épuisé, il fait des inférences délirantes genre "En fait je le dérange inconsciemment mais il ne s'en rend pas compte". Alors pour éviter ces sortes d'inférences, le gars préfère se taire, et là ça peut durer, parce que l'autre, il est parti pour un moment à raconter ses histoires qui ne passionnent que lui-même.
Il y a eu un autre gars, il y a quelques mois, avec qui je pensais possible d'échanger, mais il y avait là la même sorte de problème, il se croyait réalisé, et non seulement ça il n'y avait que Ramana dans toute l'histoire de l'humanité qui avait obtenu la vraie réalisation. Alors on va me dire "bon c'est son opinion, on s'en fout, ça n'empêche pas d'échanger sur autre chose". Mais le problème ma bonne dame, c'est que tout étant interdépendant, l'esprit capable de formuler une idée aussi délirante, va en formuler une infinité d'autres, c'est sa nature. Tout est contaminé par une torsion fondamentale indéboulonnable parce qu'elle a une raison d'être émotionnelle. Le gars s'est construit là dessus. Au final il se prétend dans l'amour divin mais en cherchant bien j'ai trouvé des discussions où il est vraiment infect avec des pauvres gens, et ce pour des raisons délirantes. Normal. 
Troisième possibilité récente avec un higoumène Orthodoxe sympa. Alors celui-là c'est autre chose, pour lui il ne faut rien chercher à savoir, et la grâce de Dieu n'est pas de l'ordre du sensible. Même si tous les saints ont finalement dit le contraire, à savoir qu'elle est sensiblement perçue, et on peut prouver logiquement qu'il ne peut en être autrement, ce brave homme en a décidé autrement, pour la bonne raison qu'il ne sent pas grand chose, et qu'il est fondamental pour lui de se croire dans le vrai. On peut à partir de là lui citer tous les textes, il n'a qu'une seule réponse "Dieu est simple". Oui, alors on ne définit pas l'acte simple de la même manière, mais alors pas du tout. Pour moi simple=interdépendant, tout est un. Pour lui simple=pas besoin de se casser la tête.

Tout ceci pour dire que vraiment les gens sont butés à un point inimaginable - sauf ceux qui retournent leur chemise toutes les 3 lignes sans s'en rendre compte, ce qui là aussi rend toute discussion caduque -. C'est évidemment pour ça que tout va si mal. 

Au final, il me suffit d'échanger quelques mots avec une personne pour savoir que tout échange sera impossible, toujours pour des raisons émotionnelles. Moi qui aimerais vraiment apprendre de nouvelles choses d'eux, je ne peux pas. Parce que ce n'est pas comme la menuiserie, où je suis assez incompétent (même si je passe mon temps à construire des trucs bancals), et il serait facile de m'apprendre des choses. Une fois que je connaîtrais la menuiserie, on pourrait m'apprendre la plomberie, et ainsi de suite. En spiritualité c'est différent, les connaissances ne sont pas de cet ordre. Aun début ça semble s'additionner horizontalement (en fait plus personne ne sort de cette phase d'apprentissage basique, sauf quelques Rinpoches), mais au bout d'un moment ça prend une autre direction, et toute nouvelle connaissance procède d'une finesse de vue qui devient plus fine. On voit toujours les mêmes objets, mais ils s'assemblent différemment parce qu'on voit des nouveaux rapports entre eux. Et on les voit parce qu'on voit plus de détails. Par exemple l'autre jour je regardais un arbre et je le voyais briller de mille feux (ce qui m'a rappelé le blog de Christophe Allain). Mais en fait je ne voyais rien de plus qu'avant, des milliers de feuilles brillantes où se reflétaient le soleil, pas besoin de nouvelles lunettes pour ça, et pourtant je ne l'avais jamais vu de ma vie. 

Donc, pour donner un exemple facile à comprendre, un ami me parlait récemment d'un gars qui avait écrit un bouquin sur la façon dont toutes sortes de termes (et donc de concepts valides) avaient disparu depuis la Révolution, en sorte que le peuple n'a plus les outils nécessaires pour réfléchir (cf aussi la langue de bois dont j'ai parlé ailleurs). Et puis il y a aussi les termes dont la définition n'est plus correcte. Par exemple, en bouddhisme, si la vacuité n'est pas définie correctement, ce n'est plus du bouddhisme, on crée une nouvelle religion. Donc cet auteur défendait une thèse conspirationniste, en gros les élites l'ont fait exprès pour déposséder le bon peuple. Alors ce gars, il en est à un point de finesse pas très raffinée. Parce que s'il avait un peu regardé le monde auteur de lui, il aurait su qu'il n'est pas nécessaire de conspirer pour tordre le sens des mots. Il suffit de laisser faire le bon peuple. Mettez deux millions de crétins au bouddhisme, et vous êtes sûr de créer une nouvelle religion sans l'intervention d'aucune intelligence maligne. Parce qu'aucune de ces personnes n'est en mesure de comprendre le vrai bouddhisme. Et ce sont les "élites" elles-mêmes qui se chargent du boulot. Pas les vraies élites (les Rinpoches), celles-là se contentent de se taire. Mais les semi-élites, ceux qui ont le pouvoir en réalité, les Matthieu Ricard et compagnie. Qui écrivent des bouquins ineptes qui ne sont pas du bouddhisme. On observe le même phénomène avec le christianisme, bien que ça se passe d'une manière différente. Ce sont les gens en charge, les responsables, qui ont perdu la connaissance véritable, par paresse intellectuelle, et/ou faute d'avoir eu un maître qui leur donne la réalisation, comme c'était le cas autrefois. Et plus personne ne les arrête dans leur oeuvre de destruction.

On a le même phénomène qui se reproduit dans toutes sortes de domaines, surtout que maintenant "chacun a toute la connaissance en soi". Alors chaque parent est devenu un fin psychologue qui sait exactement ce qu'il faut pour son enfant, et comment l'éduquer au mieux. Par exemple le laisser traîner toute la journée sur un téléphone portable "parce qu'il aime ça" jusqu'à ce qu'il montre des signes d'imbécillité avancée, alors là on va voir la conseillère machin-truc "Ah mais c'est peut-être à cause du portable. - Ah bon, mais comment aurais-je su ?". Mais observe un peu ton gosse, connasse. "Ah là là je m'en veux. - Mais non madame, ça n'est pas de votre faute, vous ne pouviez pas savoir". Sauf en observant ton gosse, connasse. 
Alors curieusement, ma copine élève mieux son chien que sa gamine. Si le chien fait pipi par terre, hop, dehors "Va réfléchir un peu". Par contre, quand sa gamine l'insulte, rien. Moi :"Pourquoi tu mets dehors ce pauvre chien qui n'est pas capable de réfléchir (il a 3 mois), alors que tu ne mets pas ta gamine dans sa chambre quand elle fait pareil, elle qui est en âge de réfléchir ?". Quand on n'est plus aveuglé par ses voiles émotionnels, on y voit clair, c'est dingue. Résultat, la personne qu'on "aime" va se retrouver avec une vie de merde à cause d'une éducation pourrie, et le chien qu'on n'aime pas tant que ça finalement va se retrouver bien éduqué. Concusion : il faudrait échanger ses gosses avec ceux des voisins, et ils seraient tous bien éduqués.