Lorsque je lis la Métaphysique relationnelle de l'Abbé de Nantes (et cessons de penser que les Catholiques soient si différents des Orthodoxes, ce n'est que l'effet déformant du désir d'être "du bon côté"), je me dis que je suis né chrétien mais qu'il m'aura fallu 50 ans pour m'en apercevoir. Une partie de moi, du moins, parce que pas le reste, et c'est le reste qu'il a fallu convaincre. Avec l'Eglise qu'on a actuellement, ça n'a pas été facile, car le mensonge est omniprésent. Autrement dit il est impossible d'y reconnaître l'ivraie et le bon grain si on n'en a pas la révélation. Le bon grain, c'est la relation personnelle avec Dieu, l'ivraie, c'est l'affirmation moderne comme quoi ce serait facile. Alors tous les Anciens disent le contraire, mais leur voix est difficile à entendre, car c'est la voix des modernes qui emplit l'atmosphère, et c'est celle-là qu'on capte lorsqu'on tend ses antennes.

Donc chrétien, par ma façon d'envisager les relations personnelles. Evidemment, ce que je cherchais n'existait pas sur terre. Je l'ai donc imaginé, mais mes personnages ont fini par se tourner vers Dieu, parce que, au fond, cet absolu n'existe qu'en Dieu, dont les créatures ne peuvent être qu'un reflet. Des théophanies, plus exactement. Cela a été mieux développé dans le soufisme que dans le christianisme, qui reste quand même assez frileux quant aux relations des créatures entre elles. On lit beaucoup ici et là que les créatures détournent de Dieu. Mais comme l'a si bien remarqué Sainte Thérèse de Lisieux, c'est uniquement quand on ne voit pas assez bien le Créateur. Parce qu'ensuite il devient impossible de les confondre, on ne peut plus aimer les créatures qu'en Dieu.

Pour ce qui est de la facilité... je suis en train de relire le Père Molinié, et c'est assez intéressant, parce que ses thèses se mordent un peu la queue sans qu'il s'en rende compte. Il nous dit : il suffit de se laisser faire (Dieu vient à nous et nous sauve), pour autant que nous ayons la lucidité de voir notre situation désespérée. Il oublie de préciser que "voir notre situation désespérée" est déjà de l'ordre de la grâce. Il dit "Ce n'est pas la pratique qui est difficile, c'est de comprendre". Il semble penser que cette compréhension est un acte de volonté, alors que c'est une grâce.

Nous n'avons pas la constitution basique pour "comprendre", parce que ce n'est pas une opération intellectuelle mais physique. De même qu'un être qui n'a pas de système digestif ne peut pas digérer. Nous ne pouvons pas digérer notre misère pour en faire l'offrande à Dieu, qui en ferait l'instrument de notre salut. C'est pour cette raison qu'en premier lieu, il nous est impossible de voir notre misère. Parce que voir notre misère ne garantit pas du tout d'avoir en face la vision de Dieu, sauf si on a le système digestif. Elle ne garantit que le désespoir, qui n'est pas une situation enviable. Combien de désespérés sont dans une situation impossible, de par le monde, et qui le savent ? Ce n'est pas pour autant que Dieu leur apparaît.

Le Père Molinié dit que c'est une question d'orgueil. Oui et non. L'orgueil est un symptôme, pas une cause. C'est comme si, voyant des policiers sur tous les lieux des accidents on disait "Ah, c'est la police qui est la cause des accidents". La cause, c'est notre absence de système digestif, ou d'organe spirituel. Personne ne refuse la grâce, les gens ne sont pas fous non plus, il faut voir comme ils se précipitent vers les gourous (comme Amma) qui leur promettent Dieu ou le paradis. Et les sacrifices qu'ils consentent. Ce que nous refusons, c'est la façon dont la grâce est censée nous venir, en tous cas dans le système chrétien. Par la souffrance. Parce qu'en premier lieu nous ne sommes plus véritablement humains. Enfin, c'est ce que je déduis de la situation présente. Nos âmes sont devenues trop atrophiées, et trop noires, pour faire le pont entre le souffrance et la grâce. Les prières d'un saint peuvent changer cela, mais il ne serait pas très avisé de compter là-dessus. Une fois que le cycle vertueux est amorcé (souffrance/amour), il n'y a probablement plus de limites à la transformation possible (autre que notre volonté). Mais encore faut-il en arriver là, et c'est précisément ce qui n'est plus atteignable aujourd'hui, sauf exception rarissime. Le péché s'étant surmultiplié, même la rédemption promise par le Christ finit par être hors de notre portée. Ce qui n'"tait peut-être pas encore le cas à l'époque où écrivait le Père Molinié.

J'ai connu quelqu'un qui voulait désespérément être chrétien et qui n'arrêtait pas de clamer "Dieu nous aime", mais dès qu'il était question de regarder les choses en face, il me disait "Ah non, ça je ne peux pas". Et forcément la prière l'ennuyait, l'adoration du saint Sacrement lui était une véritable épreuve. Je me suis toujours demandé d'où il pouvait dire que Dieu nous aimait puisque visiblement il ne le sentait pas. Il tombait certainement dans la même hérésie que beaucoup de modernistes (dont le Père Molinié), qui pensent que la grâce peut être non sensible. J'ai déjà montré que si la grâce ne touche pas le corps, alors elle est inutile, car le but n'est pas que nous devenions de purs esprits mais des corps de gloire, ce qui se fait en transformant le corps physique. Comme par harsard, le Père Molinié n'a pas la moindre idée de ce qu'est un corps de gloire, ils dit seulement que c'est à la fois physique et spirituel. C'est un début, il aurait du continuer. 

Quoi qu'il en soit, le christianisme n'est pas conçu comme le bouddhisme. Dieu est plus proche, mais la souffrance est plus grande. Le bouddhiste se tire du samsara par sa propre industrie (et surtout celle de ses maîtres qui lui transmettent l'énergie de toute la lignée) et s'envole progressivement vers le nirvana. Autrement dit, il finit par ne plus voir du tout ce qui se passe autour de lui, comme un aigle qui finit par ne plus voir le sol. Le chrétien c'est différent. Il trouve la grâce dans la misère, alors il lui faut bien plonger dedans. Il sera élevé à la mesure de la profondeur où il aura consenti à descendre. C'est comme ça, je n'ai vu aucun saint qui échappait à ce modèle et pourtant j'en ai lu beaucoup. Le saint désire la souffrance parce qu'il reçoit une mesure de grâce équivalente, ou disons, proportionnelle. La grâce de voir le Visage de Dieu est exceptionnelle. Elle n'allait pas être donnée pour rien.

Allons plus loin. On voit que les saints Orthodoxes vivent plus vieux et en meilleur état que les saints catholiques. A mon sens, c'est parce qu'ils bénéficient de l'énergie de lignées (celles des pères spirituels qui sont un élément incontournable de l'Eglise Orthodoxe). En revanche, si l'on n'a que le Christ pour compagnon, les choses se compliquent. En même temps, il semble qu'il soit encore plus proche, si l'on en croit les Catherine Emmerich, Marthe Robin, Maria Valtorta... Le chapelet de stigmatisés qu'on trouve dans l'Eglise catholique n'est peut-être pas un hasard.  

Quoi qu'on en dise, voir le Christ, c'est être entraîné à sa suite. Quelqu'un qui prétendrait voir le Christ et qui ne serait pas un martyr (d'une manière ou d'une autre) serait tout simplement un menteur. Ce qui donne quand même la mesure du mensonge actuel.