Travailler avec le sentiment spirituel
Je ne vais pas prétendre être spécialiste en pranayamas, même si j'en ai fait quelques milliers d'heures. Malgré tout j'en ai tiré quelques observations.
Je n'ai pas l'intention de critiquer ceux qui font de l'apnée sportive, j'ai un ami d'ailleurs qui en a fait à l'époque où il faisait de la chasse sous-marine (là par contre pour les poissons je l'ai vertement critiqué, car un pratiquant qui ne voit pas que les poissons ont une ême, ça craint). C'est une pratique intéressante, qui permet certainement d'apprendre beaucoup de choses. Je reconnais volontiers qu'elle permet d'atteindre des états plaisants, pour moi ça se situait dans les rétentions de plus de 5mn, j'ai la mémoire d'une sorte de vide lumineux dans lequel on a la sensation de plonger et de se dissoudre, en quelque sorte.
Je sais aussi que ça n'est pas l'état recherché par les tibétains avec tummo. J'en ai une première preuve par les propos du Dalaï-lama au sujet de 3 moines dans un monastère, qui avaient été branchés à des appareils pendant leurs pranayamas. Pour l'un d'entre eux le métabolisme ralentissait (pas pour les autres). Il a dit que ce dernier moine était très mauvais pratiquant. On ne cherche donc pas un ralentissement du métabolisme, et à mon avis c'est bon à savoir, parce qu'intuitivement, tout le monde penserait le contraire.
Je l'ai pensé aussi pendant longtemps, et c'est clair qu'à forcer les apnées longues, on force un ralentissement du métabolisme. De là, je conclus que le ralentissement du souffle est une conséquence et non une cause. C'est d'ailleurs notre erreur à nous Occidentaux. En imitant les effets de la réalisation, nous pensons obtenir la réalisation. Comme ces vieux moines Chartreux qui se sont forcés à l'ascèse toute leur vie, et qui finissent aigris et gelés pendant les office de la nuit en hiver.
Bref, au bout de 4 ans, j'avais arrêté les pranayamas (record 6mn40 pour moi et 7mn10 pour mon ami), avec la conclusion que je ne savais pas m'y prendre, et j'ai exploré un autre chemin, celui de la concentration. Qui est manifestement plus difficile, car finalement, n'importe qui peut faire des mauvais pranayamas en se forçant, ça ne demande qu'un peu de courage physique, comme la muscu, le vélo etc..
Je décris en gros ce que je fais : je prends un sentiment spirituel et je le promène dans les chakras et canaux. Au début systématiquement, et quand j'obtiens une ouverture à peu près complète, je les laisse se promener où ils veulent, et varier à loisir.
C'est un exercice difficile car il demande deux choses : 1) d'avoir identifié la nature du sentiment spirituel 2) de pouvoir se concentrer avec une certaine précision sur des zones non physiques, les chakras et canaux n'étant pas réellement physiques, même s'ils ont un lien au physique. C'est cohérent avec la nature du sentiment spiritiel, qui n'est pas une émotion. L'émotion agit sur le physique, le sentiment spirituel agit sur le subtil.
Après, je ne dis pas que les gens n'ont pas de sentiments spirituels. Je dirais plutôt qu'ils en ont assez peu mais qu'ils pourraient en avoir davantage s'ils s'y intéressaient. Ils nagent en bordure, si on peut dire, sauf qu'ils ont une fâcheuse tendance à les transformer en émotions. La musique est évidemment le meilleur moyen d'en créer, mais plutôt la musique indienne, ou moyen-orientale. Disons les musiques faites pour ça. Je suis maintenant convaincu que le système des ragas a été conçu par des maîtres réalisés pour transmettre une gamme assez complète de sentiments spirituels. Les soufis ont d'autres systèmes, mais pour eux aussi, la musique doit conduire à des états. Par contre, la musique occidentale va plutôt produire des émotions, elle n'est donc pas si facile à employer.
Pour pouvoir engendrer des sentiments spirituels avec de la musique, je dirais qu'a priori, il faut avoir pratiqué le stade de génération, sinon on risque de se perdre un peu. Le stade de génération consiste à fabriquer dans notre esprit des êtres divins, à partir de modèles existants, qui sont les maîtres réalisés qu'on peut croiser. Avec la lecture ça marche aussi. Par exemple, j'ai lu récemment "Tibet is my country" de Thubten Jigme Norbu. Au début j'étais un peu déçu par la préface de Heinrich Harrer (qui a enregistré et traduit le livre) qui disait que ça ne parlerait pas de méditation, puis je me suis dit "Quel idiot tu fais, la méditation on s'en fout, ce qui est important c'est l'esprit de l'auteur, qui sera perceptible à travers chaque ligne. C'est là ce qu'il faut absorber, et non des considérations sur la méditation". C'est pourquoi, au passage, les livres de Lama Yeshé créent tant de sentiments spirituels alors que ceux de Matthieu Ricard ne font rien. Bref, je recommande "Tibet is my country", pour les gens qui savent percevoir les esprits des auteurs et les absorber. Comme dit Rudi, on peut absorber un esprit entier, comme un anaconda mange un mouton, et après on rejette ce qui ne nous convient pas.
Bref, grâce à tous les modèles que j'ai pu ingérer, j'ai créé plusieurs êtres divins, correspondant parfaitement à mon karma. La plupart des pratiquants choisissent un Ishta Devata existant, Krishna, Jésus ou n'importe qui. J'ai constaté que ça marchait assez mal suite à la visite d'un ami chrétien de longue date, ayant fait nombre de retraites etc, et plus doué que moi à la base. Il a voulu tester ma méthode. Quand je lui donnais des instructions simples, genre "mets-toi à l'intérieur de Jésus, contemple le monde à partir de son oeil gauche", déjà ça commençait mal :"Je ne fais pas ça avec Jésus". Bon, mais alors que fait-il ? Normalement, il faut savoir tout faire avec son yidam puisque c'est lui qui nous transmet. On peut le contempler amoureusement, mais que cette contemplation soit précise. Canaux par canaux. Rien de vague.
Le problème c'est qu'un Ishta Devata existant ne nous appartient pas, donc forcément on va se limiter. Alors que si on l'a créé à partir de ses propres tendances karmiques purifiées, il est nous, sans être nous. C'est notre double céleste, comme dirait Henry Corbin. Une version de nous qui est plus proche des énergies divines et qui a pouvoir de nous les communiquer.
Bref, l'Ishta Devata permet de centraliser nos sentiments spirituels et de les unifier, alors que sinon, ça va rester en morceaux.
Ensuite, il faut identifier des unités de concentration qu'on peut appeler des canaux, et y faire circuler l'énergie (qui n'est pas du "chi" ou du "prana" comme on les conçoit, à savoir que ça n'est pas neutre, ça n'est pas "juste" de l'énergie, ce sont des "noms divins", ou des qualités divines). On en découvre sans arrêt de nouveaux. D'après Rudi, les chakras grandissent, son premier chakra disait-il était aussi grand qu'un pâté de maisons (ça donne une idée), en et grandissant ils stockent de l'énergie spirituelle. Peu à peu, on est censé créer une sorte de fusée avec des milliers d'unités qui font toutes sortes de choses, mais qui fonctionnent ensemble. Et cette fusée nous permet de décoller du samsara et d'aller ailleurs.
Les Occidentaux conçoivent l'énergie spirituelle comme quantité. Mais il faut d'abord la concevoir comme qualité, ensuite comme quantité. C'est pour ça que nos pranayamas ne marchent pas, car on essaie d'absorber une quantité neutre. Après 4 ans de pranayamas, je ne pouvais toujours pas faire des respirations de plus de 1mn, ce qui est nul. J'ai récemment retenté l'affaire (sachant que je suis faible, malade etc) à partir de sentiments spirituels. Ça demande beaucoup de finesse, il ne faut rien forcer. A savoir que les inspirs se font en plusieurs fois, on s'arrête et on repart à chaque fois de manière à favoriser le déblocage de tels ou tels canaux. La longueur de la rétention est commandée de la même manière, par l'augmentation du sentiment (= de l'énergie), et l'expir, pareil. Donc il n'y a rien de mathématique, chaque seconde est dictée par la circulation du sentiment, l'idée étant de débloquer le maximum de canaux. Bref, j'ai noté que j'arrivais assez facilement à des respis de 2mn (ce qui est moyen, mais pas nul). De la même façon, kapalabhati ne consiste pas à faire ce qui est appris dans les cours de yoga, mais à le faire dans le canal central. En réalité, il faut tout faire dans le canal central, c'est-à-dire dans cette circulation d'énergie spirituelle qui se crée à force de débloquer des canaux. Si l'énergie qui circule est grossière, on a tout foiré et rien fait.
Donc l'extase, c'est quoi ? Pour moi c'est juste quand tout est ouvert (à ce moment on ne se perçoit plus dans un corps physique mais dans une sorte de corps spirituel unifié, fait d'amour, de chaleur et de lumière). Donc il est évident qu'au jour J+30 ça sera plus développé et plus intense, et ainsi de suite. Et sauf accident, on peut le produire à peu près sur commande. Mais il faut être systématique sur la première partie de chaque session, comme une maison dont on ouvre toutes les portes et fenêtres pour faire rentrer le soleil. Si on attend que ça se fasse tout seul, on peut attendre longtemps. Et si on n'est pas systématique, on va vite se déséquilibrer, avec des parties plus ouvertes que d'autres. Mon approche est donc parfaitement tibétaine.
Dans une telle configuration, on perçoit de plus en plus de choses. Mais on ne cherche plus à percevoir vers le bas, seulement vers le haut. C'est peut-être un travers, mais je ne crois pas, du moins pas à mon niveau. J'en ai discuté avec des amis qui sont consternés de la situation mondiale actuelle. Comme je leur ai dit, je m'en fous, le monde n'existe pas si je n'y pense pas. Et pourquoi penser à un lieu qui est sous l'emprise d'une armée de démons ? Si j'y pense ça entre en moi. Pas question. Au lieu de ça on a des livres, des photos et des vidéos de maîtres, des fleurs, des arbres, des nuages, du soleil, des animaux... amplement de quoi se remplir. Pourquoi se remplir de m... plutôt que de lumière ? Il faut être suicidaire.
Alors il y a certes la question du karma des autres. Il faut bien aider quelques personnes autour de soi. Mais il ne faut pas se leurrer sur ses possibilités. J'ai vu plusieurs maîtres tomber à cause du poison qu'ils ont capté dans leurs disciples et qu'ils n'ont pas réussi à transmuter tellement il y en avait. Amma, Mère Meera, Swami Atmachaithanya, Sai Baba, Chepa... Ceux qui se sont préservés sont ceux qui n'ont pas trop regardé vers le bas. Le Lopön par exemple. Je n'ai jamais réussi à croiser son regard. Et j'ai noté que ses disciples évitaient en général de nous regarder. Ceux qui sont tombés, en revanche, sont de ceux qui nous regardaient bien en face.
Mon père est passé il y a quelques temps, on a discuté, j'espère qu'il en était content. Mais j'ai évité au maximum de plonger dedans, car il y avait là un ensemble de canaux fêlés en phase de désintégration, c'était effrayant. C'était déjà extrêmement pénible comme ça.
Tonglen c'est bien bon quand c'est imaginaire. Quand ça devient réel, je conseillerais de se méfier. Rudi avait une capacité énorme de nettoyage, il en parlait en expliquant que s'il ne l'avait pas eue, il serait mort d'un cancer en 6 mois, avec tous les disciples qu'il avait. Dans Before the sun, il explique ce que lui a fait l'énergie d'une cancéreuse, qu'il a volontairement prise. Pour lui, c'était des blocs extrêmement concentrés d'une énergie très forte, mais on comprend aussi que c'était du pur poison. Et qui voudrait manger du poison ? Lui, et il le disait. En ce qui me concerne, j'en suis loin. Je n'ai même pas réussi à nettoyer le mien, je ne vais pas prétendre le faire pour les autres, ce serait ridicule.
On peut aider les gens sur le plan matériel et psychologique, ça n'est pas pareil que de prendre leur énergie empoisonnée et de la transmuter. Comme qui dirait, ce qui ne nous tue pas nous rend plus fort. Mais ça peut aussi nous tuer, et l'exemple de Chepa qui est arrivé avec un super niveau (claire lumière du sommeil) et qui est mort empoisonné par ses disciples, au propre comme au figuré, fait réfléchir.
















