L'intention musicale
Notre monde est spécialiste des objets que tout le monde tient pour acquis mais qui sont en réalité très difficiles d'accès. Par exemple les objets du dharma, qui comme chacun sait sont des objets cachés et parmi ceux-là, la vacuité. Comme disait ma grand-mère, tout est vacuité, prouvant par là même qu'elle n'avait aucune idée de ce dont elle parlait. Et c'est ainsi que va le monde, répétant des phrases entendues, tant est si bien que la majorité, gens bêtes et naïfs, comme je le suis, croient qu'ils comprennent tout en sachant pertinemment que s'ils comprenaient, ça serait plus clair dans leur esprit.
C'est ainsi que dans le monde de la musique, on vous parle de l'intention musicale, comme si cela allait de soi, comme si tout le monde avait dans son intérieur une intention musicale que le Bon Dieu lui avait calée là de naissance, de la même manière que tout le monde a des yeux. Dans ma jeunesse je pensais qu'il suffisait d'y croire pour que ça soit là. Maintenant je suis convaincu qu'il en va de l'intention musicale comme de la vacuité, à savoir qu'il faut être déjà très évolué pour en avoir une, et que le commun des mortels n'en a que tchi.
Si j'en suis convaincu, c'est que le cotylédon m'en est apparu (pas la plante) et que ce simple cotylédon me laisse déjà entrevoir des exigences qui sont exactement celles qu'avait Samy. Il faut jouer parfaitement, le reste ne vaut rien. Ah bon mais alors on ne peut pas se faire plaisir ? En fait pas vraiment, car le plaisir est l'opposé du vrai bonheur, ou de la félicité, ou de la Joie, quelque nom qu'on lui donne. Tomber du côté du plaisir c'est, en sexe comme en tout autre domaine, rester la bête qu'on est et faillir à sa vocation d'humain. Comme on s'en doute le plaisir s'obtient à peu de frais alors que la Joie coûte la peau des fesses, il faut donc avoir l'âme vaillante et personnellement le cœur m'en défaille souvent car je suis mal né et sans éducation.
En ces matières personne ne dit la vérité, et c'est souvent pour éviter d'avoir à se la dire. Samy me disait souvent « il faut s'entendre » et comme on s'en doute pour s'entendre il faut déjà avoir l'idée de s'écouter. J'opinais du bonnet mais à vrai dire je fuyais ça comme la peste, pressentant que cette pente serait trop dangereuse et que je n'y survivrais mie. Aujourd'hui, ne voulant pas perdre mon temps, j'ai décidé de m'y engager. Vieux motard que jamais . Mais c'est que, mon bon monsieur, dans chaque mesure, et je suis généreux, il y a quelque chose qui ne va pas. Pour un peu, ce serait presque dans chaque note. On comprend mieux pourquoi la fuite est généralisée. Mais c'est pitié, car c'est échanger la musique pour du bruit. Perdre un temps précieux en une tâche dont le potentiel évolutif est très maigre. Et se condamner à ne jamais connaître la vraie félicité. Je pense maintenant qu'il faut avoir eu quelque expérience de cette dernière pour la retrouver sous les aspects les plus divers.
Le problème c'est que tout s'enchaîne fort logiquement. Dès qu'on commence à écouter, la moindre chose, deux notes pas ensemble, une note trop forte, un défaut de rythme, bref, ça fait un truc horrible, genre un oiseau déchiqueté sur le tapis du salon (ceux qui ont des chats comprendront). (je me souviens d'une fille qui avait un excellent professeur sur lequel elle ne tarissait pas, elle nous a joué un morceau assez difficile avec quelques imperfections malgré tout notables. Je lui en ai fait la réflexion, elle était furieuse qu'un galapian de mon espèce eût osé ne pas la trouver parfaite. Cela dit, comparé à l'ami pianiste qui nous l'avait amenée, et dont le jeu était d'une brouillonnerie sans équivalent, elle avait déjà atteint une forme de perfection). Pour que l'horreur apparaisse dans toute son horreur, il faut certes qu'il y ait plus de bonnes choses que de mauvaises, que le contexte soit bon, en quelque sorte. Si la totalité du morceau est mauvaise, alors tout va bien. Par contre si on a pu mettre en place disons 4 notes sur 5, la cinquième peut révéler sa mauvaisete. Il faut donc le pouvoir, et ça n'est pas donné à beaucoup, puisque ça dépend de la décision, qui n'est pas enseigné par les professeurs en-dessous de 150 euros de l'heure. Le plus grave défaut (que je tiens donc pour être le manque de décision) pouvant se cacher avec la pédale (seulement à l'oreille, pas à la vue), c'est ce que font les gens, sauf qu'alors on sait qu'ils n'entendent rien puisque la pédale fait un gloubi-boulga général. Chaque pianiste avisé sait qu'il faut l'utiliser le moins possible, non seulement à cause de ce gloubi-boulga, mais aussi parce que ça va lui masquer ses défauts techniques. Mieux on joue, plus on sait qu'on joue mal. Marie jaell disait que les passages faciles, ça n'existe pas. Combien elle a raison. C'est dans les passages faciles qu'on entend le plus d'horreurs car c'est là où on relâche son attention, se croyant en sécurité . J'ajoute qu'à mon niveau, je ne peux m'entendre de manière continue. Je dois décider à l'avance de ce que je vais écouter, par exemple telle mesure, et invariablement il y a un problème. Je me corrige donc mesure après mesure, genre 3 par jour et par morceau, et comme on s'en doute bien, il a deux de ces problèmes qui reviennent le lendemain. Je peux donc dire qu'au niveau de conscience où j'en suis je ne peux espérer jouer parfaitement un morceau d'une page. Même pas une ligne. Mais j'affirme que pouvoir jouer une mesure parfaite, lentement, (une seule note! disait Samy) c'est déjà une sorte de petit paradis. Pour ce qui est de jouer vite, je n'y pense plus. En effet, je comprends que si on compresse le temps, il va falloir concaténer toutes les trouvailles qu'on a faites sans les perdre. Comment faire ? Marie Jaell dit que si l'on augmente la vitesse de l'attaque, le temps semble se ralentir puisqu'on a plus d'espace entre les notes. Pas bête.
Et alors l'intention musicale dans tout ça ? D'après moi elle vient quand on arrive à exécuter parfaitement une phrase musicale. À ce moment-là une chose nouvelle apparaît. L'évidence qu'il faut lui donner un sens. Et je prétends que ce sens ne pourra pas apparaître tant qu'il y aura des oiseaux en charpie etc. Ce sera un faux sens, une vue de l'esprit, un débordement émotionnel. Le vrai sens est au-delà de l'émotionnel, comme Mozart si bien le montre, même si on prétend que le romantisme etc. Je ne vois pas comment le vrai sens peut apparaître tant que tout sonne comme du toc - puissante déclaration venant de quelqu'un qui a un piano numérique (j'en ferai une critique, ce sera piquant) mais quoi qu'il en soit, un accord joué ensemble et avec décision donne une sensation physique de, comme dirait Mère, force de vérité. À l'opposé, un accord pas ensemble, c'est du toc et du faux. Je me souviendrai toujours du jour où je suis arrivé tout content chez Samy. « Regardez ! J'ai trouvé cette super etude de Chopin pas trop difficile (la Revolutionnaire, tout le monde connaît) je vais pouvoir la jouer (je lui joue la première ligne).
- Je ne pense pas (il me joue la première ligne). »
Tudieu ! C'était l'éclair et le tonnerre comparés à la mouche.
Pour finir, vous pouvez écouter Hélène Grimaud dans le 2eme concerto de Brahms, qui l'a tant inspirée qu'elle en a écrit un roman. Techniquement, c'est sous-optimal. Résultat, l'intention musicale qui je suppose doit être présente quand elle le joue lentement, part au lavage. À chacun ses limites.
















