De l’amitié
Mon ami de retour du Mont Athos mentionne des choses intéressantes, notamment au sujet des icônes miraculeuses, dont il émanerait une sensation de « rayonnement doux et chaud ». Je me suis demandé si cette sensation aurait quelque chose à voir avec ce que j’appelle « l’amitié », qu’on pourrait aussi nommer « charité » en langage chrétien. C’est quelque chose que je m’emploie à développer entre les personnages de mon roman et qui semble prendre toujours un peu la même forme au final, celle d’un dieu qui veut aimer un(e) mortel(le). Si le dieu est bien déchu et la mortelle très pure, les positions peuvent paraître faussement inversées, dans la mesure où c’est lui qui semble avoir besoin d’elle. Il en a besoin pour se rappeler sa vocation, qui est de prendre soin des êtres, ce qui ne peut jamais déboucher sur une relation de couple « classique ». L’amitié telle que généralement conçue me semble au final un pur fantasme, que ce soit au bar du coin ou dans sa variante amoureuse : »deux petits scarabées se rencontrent et se tiennent chaud ». C’est pourtant la seule chose qui est aujourd’hui socialement acceptée, ce qui débouche sur une isolement radical, car deux scarabées ne peuvent pas se tenir chaud, ni même quinze. Le scarabée étant celui qui n’a rien à donner, à part lui-même (et ce qu’il est, ce n’est que de la misère), il est utile à celui qui veut développer de la compassion, mais pour le reste, il lui faut se rendre à l’évidence, il ne peut pas lui apporter grand chose. Dans ma saison 10, le héros se fait une spécialité de ramasser les scarabées écrasés, un petit garçon suicidaire, une petite fille malade dans un hôpital, une pauvre handicapée, une jeune virtuose recalée des concours pour cause de spécisme, une choriste complexée… Sa joie c’est de les faire grandir, d’en faire des êtres sublimes qui pourront s’intégrer dans son mandala et aider à leur tour d’autres êtres. Quand on vit ce type de relations dans son univers intérieur, on ne se souhaite rien d’autre, en tant que pauvre ou en tant que riche. Mais le riches se font rares, et les pauvres déclarent tous être riches.
Je ne dénie pas les qualités de mes contemporains, je dénie seulement que leurs qualités soient réelles, c’est-à-dire utiles au vrai bonheur. Quand on voit l’émission du gars qui passe 300 jours sur une île déserte, il fait des choses dont je serais bien incapable. Mais il est terriblement malheureux, parce que ce sont des qualités purement animales – se faire un nid, trouver à manger. Que fait-il une fois qu’il sait faire ces deux choses ? Il commence à détruire son environnement, pour que son nid et sa nourriture deviennent plus agréables. Si on le laisse faire, il va finir grand propriétaire terrien avec des esclaves et des troupeaux. Bon, il y a aussi ceux qui vivent écologiquement, comme la femme à la yourte qui se console comme elle peut de sa solitude avec du landart. Elle se prétend heureuse, mais soyons réaliste, elle est presque aussi malheureuse que le premier gars. Qu’est-ce que j’ai gagné une fois que j’ai fait un joli tableau de feuilles, ou un joli collier de nouilles ? Qu’est-ce que je vais pouvoir emporter dans ma tombe, de tout cela ? Quid de son bonheur si elle perd sa yourte et qu’elle se retrouve en prison par exemple, ou malade pour de bon ? J’ai du mal à comprendre que les gens n’y réfléchissent pas. L’expérience montre qu’on peut se traîner des graves maladies pendant quinze ou vingt ans, des trucs qui vous pourrissent vraiment la vie. Mon oncle se traîne un handicap de presque 100% depuis quarante ans, il est maintenant totalement aigri car il n’a jamais « profité » de la vie. Car son but, c’était de « profiter de la vie », comme tout le monde. Mais je ne vois pas comment profiter d’un restau en bord de mer ou de quoi que ce soit d’autre quand on a mal partout et qu’on se sent épuisé. Ou quand on sait qu’on va avoir sa chimio le lendemain… Il y a vingt ans je connaissais une fille qui avait un cancer du foie, apparemment elle est encore vivante, on m’a envoyé une photo d’elle à côté d’une écurie, j’ai l’impression qu’elle se console avec l’amitié d’un cheval, ça fait envie… Plus ça va plus les humains se consolent avec des animaux, ce qui nous permet de mesurer notre déchéance. (Bon, moi je me console avec un petit elfe, qui me fait souvent penser à un petit chat, mais j’ai espoir qu’un jour elle se découvre une vocation plus haute que faire des gâteaux). L’Eglise chrétienne est vraiment un repaire de criminels, car le mot d’ordre est maintenant de dire aux gens que la vie est belle (car la souffrance a été vaincue par le Christ). Les curés sont devenus new-age – et ils sont les premiers attrapés, parce que pour profiter de la vie en étant curé, faut s’accrocher. C’est vraiment le métier qui n’est pas fait pour cela. Ils détiennent le remède contre toutes les souffrances et l’ont jeté aux orties, alors même que les temps sont de plus en plus incertains.
















