C’était des esprits simples, et le monde était moins compliqué.
C'est juste une partie de l'équation. L'autre partie, c'est que cette simplicité laisse peut-être plus de place aux véritables influences spirituelles. Qu'on ne ressent plus aujourd'hui du fait de notre complication.
Autrefois quand les gens étaient en présence d'un saint, ils semblaient s'en rendre compte. Aujourd'hui cela semble beaucoup plus difficile, c'est ce qui m'intrigue. Comme si on avait des connections manquantes quelque part. J'essaie de savoir où elles manquent. J'avance à pas de fourni.
Par exemple je me suis aperçu que ce qui est un problème, ce n'est pas d'avoir un moi, c'est d'avoir un moi qui ne cherche à se connecter qu'avec lui-même. Comme un neurone qui ne chercherait des connections qu'avec lui-même. Mais s'il cherche à l'extérieur, il grandit, et là il est content. Donc je me retrouve à passer une bonne partie de mon temps de méditation non pas à ne penser à rien ou à suivre ma respiration, ou à attendre que ça se passe, mais à vivre la vie des autres. Ca peut être tel ou tel saint, ou un personnage fictif d'un livre, ou réel, ça n'a pas tellement d'importance. Je sens que ça crée un "corps", et qu'en fait nous avons besoin d'un corps de ce genre. Nous ne sommes pas faits pour être "rien du tout" mais pour engendrer un univers, comme un neurone qui créerait des connections sans fin. Il faut que la pensée soit "pure", au sens où il faut aimer les gens à qui on pense. Chepa Rinpoche a dit un jour que le moi pouvait devenir assez grand pour se dissoudre.
Mais pour te donner des exemples, je me suis imaginé à la place de Lusseyran dans les aventures qu'il raconte, et j'ai eu ses amis, moins les inconvénients du froid et de la neige. Je lis maintenant des biographies, de gens pas forcément saints mais intéressants, qui voyagent, et je vis leurs aventures. C'est ce que font tous les gens qui lisent des livres, mais fait consciemment et systématiquement, ça développe quelque chose. C'est de plus en plus riche et précis, et ça dépasse largement la chose écrite. Quand je vois une "vraie" personne, je perçois beaucoup plus qu'avant, et quand j'entends parler de quelqu'un, j'entends plein de choses qui ne sont pas dites. Je ne sais pas si elles sont vraies (j'essaie de vérifier), mais elles sont là. La moindre émission de radio (sur un sujet qui m'intéresse) devient un univers à elle toute seule.
C'est quelque chose que tout le monde peut faire. Personne ne le fait sciemment sous prétexte que ça n'est pas réel, et pourtant ça l'est puisque ça multiplie notre perception du réel. Les canaux développés sur des sujets fictifs sont les mêmes qui servent à examiner des gens réels.
Je pense que la meilleure activité qu'on puisse faire à une séance de méditation commune, c'est d'observer les gens. Mais pour ça, je dirais qu'il faut s'entraîner auparavant sur des livres, sinon l'observation sera très pauvre...
J'avais remarqué il y a quelques années en allant voir des maîtres que les gens autour de moi avaient une perception très restreinte de leur environnement. Ils ne voyaient à peu près rien ni personne. C'est ce qui fait que les gens sont malheureux. Ils bouclent sur eux-mêmes et essaient de s'éliminer de l'équation, en pensant que le problème c'est eux. Mais on a besoin d'être quelqu'un pour devenir un univers. Leur problème c'est qu'ils ne sont reliés à rien, pas qu'ils sont quelqu'un.
Quand on dit qu'un bouddha est omniscient, ça veut dire qu'il a développé à l'infini la faculté dont je parle plus haut, et si l'on veut une preuve de ses connexions infinies que l'on se songe à cela : "Le paroxysme intérieur du corps coïncide avec un événement hautement sibyllin qui est la source, si l’on peut dire, ou l’impulsion qui va manifester le Corps d’Arc-en-ciel : alors que toutes les visions rayonnent comme les champs purs des Vainqueurs des Cinq Clans, dans le coeur de chacun d’entre eux s’ouvre une sorte de lucarne (skar khung) de lumière à partir de laquelle s’élèvent des rayons quinticolores enroulés comme des cordes qui vont se ficher dans le propre coeur de l’adepte. A ce moment, cinq ou neuf Disques Lumineux semblables à des bols empilés apparaissent au-dessus de la tête de l’adepte, tandis que les doigts de ses mains commencent à se gorger de lumières quinticolores qui vont lentement gagner l’ensemble de son corps. Sa matérialité corporelle disparaît progressivement au profit des déploiements infinis des champs purs des Eveillés"