Au sujet des donneurs de leçons
Je ne peux m'empêcher de noter que dans notre société, on accorde beaucoup de foi au discours, notamment dans les matières spirituelles, en oubliant de vérifier la congruence entre le discours et la vie de la personne. Alors même que des gens comme C* Rinpoche nous enjoignent sans cesse à vérifier ce que vaut le discours d'un lama à l'aune de ses actions.
Pour moi, si une personne tient un certain discours tendant à la faire passer pour intelligente d'un côté, et si d'un autre côté je constate par exemple que ses désirs ne sont pas comblés malgré ses efforts, ou que sa vie ne semble pas lui convenir, cela discrédite de fait tout son discours et je ne peux même pas commencer à l'écouter. En effet, le but de la pratique, c'est le bonheur, et l'on peut dire qu'une des premières étapes du bonheur, c'est d'avoir la vie qu'on souhaite, ou alors de souhaiter la vie qu'on a, comme les stoïciens.
Par exemple, j'aurais écouté St Gérard de Majella tuberculeux, puisqu'il avait demandé à Dieu de lui faire attraper la tuberculose, afin d'être rejeté par tous pour imiter Jésus. Je peux également écouter quelqu'un qui vit dans une poubelle honni de tous s'il s'avère qu'il a désiré la vie d'un aghori ou d'un malâmati. Ou pourquoi pas un milliardaire qui a désiré le devenir, comme Bernard Tapie, car même s'il n'est pas tourné vers Dieu, il a des cognitions valides concernant le fonctionnement du samsara, et il a des choses à m'apprendre concernant le comportement humain.
Ce n'est donc pas la vie de la personne qui est le critère en tant que tel, mais la congruence avec son discours. Prenons le cas de P*, qui mène une vie plutôt sympathique, travaillant peu, faisant à peu près ce qu'il veut. En même temps on sait qu'il aurait voulu se marier, avoir un enfant et gagner pas mal d'argent. Mais surtout son grand désir était d'avoir un elfe, il en a essayé des dizaines sinon plus, sans trouver ce qui lui convenait, ne cessant d'ailleurs de répéter qu'il était fait pour avoir un elfe. Il est évident que toutes les grandes leçons qu'il va vouloir me donner sur la spiritualité ne peuvent que tomber à l'eau, puisqu'au fond de lui il y a cette énorme contradiction interne non résolue, qui fait qu'il a obtenu le contraire de ce qu'il voulait, ou qu'il veut le contraire de ce qu'il a obtenu. Il va me dire évidemment que Dieu lui a donné ce qu'il lui fallait, mais c'est n'importe quoi. On voit dans les vies des mystiques que jamais le mystique ne peut désirer le contraire de ce qu'il obtient. Là où P* a raison, c'est quand il dit que cette situation est là pour lui faire comprendre quelque chose, mais c'est quelque chose qu'il n'a toujours pas compris. Et je ne me vois pas suivre les leçons de quelqu'un qui n'a pas résolu la contradiction fondamentale de son existence.
Ensuite les exemples sont nombreux de ceux qui mènent une vie qui n'est pas en accord avec leurs aspirations, ou l'inverse, et qui donnent de grandes leçons. Ils pourraient bien avoir 200 de QI que ça n'y changerait rien. A peine je les vois que mes oreilles se ferment, je ne peux voir que la contradiction vivante qu'ils représentent.
Il faut dire que pour avoir une vie en accord avec ses aspirations, c'est un travail difficile, et c'est aussi pour cette raison que ça a de la valeur. Ce n'est pas une question de chance. Ueshiba n'est pas devenu ce qu'il est devenu par un coup de chance. C* Rinpoche n'a pas trouvé son centre en claquant des doigts, et on se doute qu'avant d'avoir des disciples qualifiés (ce qui est son souhait je crois), ça va lui demander du boulot. Alors évidemment, on ne peut pas demander à une personne de 20 ans de présenter un tel accord. Mais quelqu'un qui s'évertue soi-disant depuis 5 ans, 10 ans ou plus, il doit y avoir un résultat en rapport avec le sens de son effort. Au bout de 5 ans, C*R avait un certain résultat, et maintenant, au bout de 12 ans qu'il est en France, il a un centre pour transmettre ses enseignements. C'était son souhait. Maintenant, si son souhait avait été de se retirer dans une grotte, et qu'il obtienne un centre, on aurait pu dire qu'il y avait un problème. A l'inverse, quelqu'un qui a un boulot qui lui prend beaucoup de temps alors qu'il voudrait faire autre chose, ne peut pas venir donner de leçons. Enfin, il peut toujours essayer, et ce sont d'ailleurs ceux-là qui essaient le plus, car se réfugier dans des théories fumeuses est toujours une aide pour fuir l'échec de sa vie. Ce sont d'ailleurs eux qui ont des insights à partir desquels ils construisent des voies spirituelles qu'ils présentent partout comme étant les bonnes, alors que l'échec de leur démarche saute aux yeux de tous - sauf de ceux qui sont comme eux, bien sûr. Leur famille, pas exemple, verra tout de suite que quelque chose ne tourne pas rond. Mais à l'inverse les familles ont leurs propres échecs qu'il dissimulent soigneusement derrière de beaux discours, qui ne trompent que ceux qui tiennent les mêmes. Sans doute que dans chaque milieu, il y a une forme de discours destinée à dissimuler l'échec.
Pourquoi est-il si important d'avoir la vie qu'on souhaite, ou de souhaiter la vie qu'on a, pour obtenir une réalisation spirituelle ? Parce que sinon toute transmission va tomber dans l'engrenage infernal de la contradiction psycho-énergétique qu'on entretient en permanence à se sujet, qui est en réalité la conséquence d'une grande confusion par rapport à son propre karma, et être perdue. Pour cette raison, si on veut aider spirituellement une personne, il convient déjà de changer sa vie en sorte qu'elle devienne appropriée. La personne doit être en accord avec son existence matérielle, que ça soit dans un ashram ou ailleurs, sinon il y aura toujours un mécontentement de base, un peu comme chez Satprem qui pendant les 1eres années ne tenait pas en place chez Mère, qui avait beau lui donner des conseils et lui transmettre le divin ça ne servait à rien. Donner une existence appropriée, ça veut dire en général changer la vie matérielle, et changer les aspirations, en sorte que les deux parviennent enfin à se correspondre. Si je prends l'exemple de Kiwi, son aspiration apparente (retourner dans le ventre de sa mère) ne pouvait être comblée par aucun type d'existence matérielle. Il faut donc trouver le traumatisme qui génère l'aspiration impossible, afin de la remplacer par une aspiration possible, et ensuite réaliser cette aspiration possible. Sur cette base, il peut y avoir éventuellement un progrès spirituel, si la personne en a encore envie. De même, on peut penser que P* n'a pas progressé autant qu'il l'aurait pu considérant ses capacités de départ, parce qu'il n'a jamais fait l'effort de comprendre ce qui n'allait pas avec les femmes, et il a passé son temps à leur demander des choses impossibles. Ce problème avec les femmes n'est pas indépendant de sa pratique spirituelle, c'est un manque fondamental de clarté sur lui-même qui sera la limite de toutes les transmissions qu'il pourra recevoir. C'est pour cette raison je pense qu'aucun maître ne lui a finalement révélé ses secrets.
Par ailleurs chez une personne ayant une aspiration spirituelle, l'accord entre l'existence physique et le désir profond est ce qui ouvre la porte aux théophanies. Autant l'absence d'accord est signe de confusion, autant l'accord est la manifestation de cette même clarté qui va permettre de considérer sa vie physique comme l'expression du divin, et de progresser à travers cette vision. Ou à l'inverse, on peut dire que c'est le désir de la théophanie qui la fait apparaître. On peut donc être sûr que pour C* Rinpoche par exemple, son centre spirituel n'est pas "juste" un centre, c'est son Mont Mérou à lui, à partir duquel il va générer une terre pure d'enseignement, justement parce qu'il l'a intentionné comme ça. C'est donc quelque chose qui va l'aider à progresser dans sa pratique, pour autant qu'il ne soit pas déjà en corps de grand transfert.
















