La richesse et l'austérité
Je crois qu'il y a quand même un petit problème dans le bouddhisme, comme dans l'hindouisme d'ailleurs, et aussi comme dans le christianisme, c'est que ça manque de textes inspirants, ce qui n'est pas le cas avec le soufisme.
Ce que je veux dire par là, c'est que depuis quelques années, je cherche des textes riches en cognitions valides, et ça ne court pas les rues. Il y en a certes, mais dans le bouddhisme par exemple, ce qui est destiné aux occidentaux est d'une pauvreté assez consternante. Le moins pire, ce sont les (auto)-biographies, mais tout ce qui est "doctrinal", ça n'est franchement pas très inspirant. Le plus riche que j'ai trouvé, c'est Kelsang Gyatso avec ses livres sur les tantras. Bref. On aurait fini par croire qu'il n'existait pas mieux. Plus on est intelligent, plus on se sent limité par cette pauvreté.
Pour ce qui est de l'hindouisme, je trouve que les commentaires actuels sont à mettre à la poubelle, quant aux textes originaux, j'ai peur que si on ne lit pas le sanscrit, on n'aille pas très loin, sans compter que c'est assez cryptique et calculé pour l'être.
Quant au christianisme, il y a des écrits de mystiques qui sont bien, mais là encore il y a un sérieux tri à faire, et au final on retombe toujours un peu sur la même littérature, qui est dûe je pense à la présence d'un dogme, qui oblige malgré tout à une certaine conformité, sous peine d'hérésie. Je n'ai pas lu une grosse partie de Philocalie, mais du peu que j'ai lu, ils répètent tous un peu la même chose, cela ressemble à un examen sous toutes les coutures du stade d'accomplissement, le renoncement, la concentration sur le coeur, le sans-forme etc... ce qui n'est guère inspirant au final. En fait ça l'est d'une certaine manière, mais ici comme ailleurs, tout est relatif, et quand on regarde les écrits des soufis, on trouve une littérature infiniment plus riche que tout ce que je viens de citer.
Pourquoi ? Parce qu'il n'y a in fine pas de dogme. Bien que l'islam semble verrouillé avec l'histoire du Sceau des Prophètes, en réalité il ne l'est pas du tout, car dans le chi'isme en tous cas, l'interprétation reste ouverte à l'infini. Même si le Coran est établi, il y a quand même des hadith, et ensuite, on a les droit de découvrir de nouveaux secrets, ce qui n'est pas du tout le cas dans les autres religions, où on n'arrête pas de nous dire que tout a déjà été écrit (alors qu'on voit bien en réalité que ça n'est pas le cas, il y a bien des grands pratiquants qui découvrent de nouvelles voies et écrivent de nouvelles choses, comme Dolpopa par exemple, mais quelque part ça n'est pas encouragé du tout. Ce qui est dit dans le bouddhisme, l'hindouisme ou le christianisme, c'est que tout est déjà là, il est nécessaire de suivre la voie toute tracée si on veut arriver à quelque chose, et il n'est pas conseillé d'être inventif, même au plus haut niveau. Les inventifs le sont malgré tous les avertissements, et ce n'est admis que pour une élite très restreinte. Alors que justement dans le soufisme (du moins dans un certain type de soufisme), dès le départ, il est admis que chacun a sa propre voie, car chacun doit réaliser son propre Nom Divin qui est unique et qui n'est pas le même que celui du voisin.
Il en résulte automatiquement une littérature beaucoup plus riche, puisqu'un certain nombre ne se sont pas retenus de développer leur propre relation au divin qui ne ressemble à aucune autre. Et bien qu'on en puisse emprunter le même chemin qu'eux par définition, ils sont finalement beaucoup plus inspirants que tous ceux qui disent qu'il n'y a qu'une seule voie et que c'est la leur, et que si on ne la suit pas, on est perdu.
On peut sans doute obtenir une même densité de cognitions valides dans le bouddhisme avec un maître très accompli qui nous donnerait un tas de transmissions, mais comme ils ne le font pas avec les occidentaux, on se retrouve non seulement dans un désert de transmissions, mais aussi dans un désert intellectuel. Les gens intelligents sont obligés d'étudier le madyamika afin de faire fonctionner leur cerveau et de construire tout un paysage mental de notions arides à défaut d'autre chose, ce qui n'est guère exaltant en réalité.
Alors que dans le soufisme, il y a apparemment un océan de cognitions valides qui est à notre portée (enfin, à la portée de quelqu'un qui en aurait déjà un certain nombre), à la fois grâce aux récits visionnaires, mais aussi grâce à la philosophie, qui est très développée, chez Ibn Arabi par exemple. Je n'ai pas de boutique à défendre n'étant d'aucune confession, mais si l'on compare objectivement la densité de cognitions valides avec un texte du dzogchen par exemple, ça n'a rien à voir.
Même si en réalité aucun grand mystique n'écrit le millième de ce qu'il voit, il y a clairement des millièmes plus gros et plus denses que d'autres. Je peux m'en apercevoir parce que même si je lis du Lopön toute la journée, le lendemain, je n'ai à peu près rien sur quoi méditer, à part l'état naturel, qui de toutes façons n'est rien en lui-même. Alors que si je lis des textes soufis, il reste beaucoup d'images sur lesquelles méditer, et toute image étant considérée comme une théophanie (une manifestation de l'état naturel), l'ambiance de la journée est soulevée beaucoup plus facilement vers le divin. De toutes façons il suffit d'essayer pour voir ce qui se passe. Dans un cas, la journée est pour le moins austère, chaque cognition valide coûte cher en temps de pratique, alors que dans l'autre cas, ça progresse tout seul, pour autant qu'on ait l'esprit apte à la méditation.
















