Bénéficier de l'expérience des autres - Les bananes et les carottes
Quoi qu'on en pense, on ne peut pas faire l'économie d'un maître tout en prétendant que tout va sortir de soi comme par miracle sous prétexte de sa propre nature divine. Car cela reviendrait à inventer une voie, comme l'ont fait Jésus ou Bouddha. Et si on est Jésus, je pense qu'on est assez vite au courant. Sinon, on est un simple blaireau qui a besoin de bénéficier de l'expérience des autres, aussi intelligent qu'on puisse être. Prétendre le contraire est simplement le signe d'une arrogance sans limites, maladie fort commune il est vrai.
Le maître, s'il est authentique et qu'il nous a réellement accepté comme disciple (ce qui est rarement le cas), peut nous faire une économie de temps en nous indiquant les pratiques qui nous sont adaptées. Si on est seul, on ne peut pas simplement se jeter sur la prermière pratique venue en se disant que ça va marcher, tout simplement parce qu'à la base on n'a quasiment aucun connaisseur valide concernant le dharma, c'est-à-dire aucune connaissance de ce que sont les différentes pratiques, et de l'effet qu'elles sont censées produire. Prenons la méditation. Combien de personnes s'imaginent qu'en pratiquant zazen elles vont finir illuminées. Mais qu'est-ce que zazen exactement ? "Poser son esprit" "être là", ce sont des mots, ça ne veut absolument rien dire. Il y a autant de façons d'être là que de personnes. Chaque personne fait une opération différente dans son esprit même si elle s'imagine ne "rien" faire, et ce n'est pas parxce que tout le monde appelle ça zazen que c'est zazen. Peut-être bien que zazen n'a strictement rien à voir avec ce que font toutes ces personnes.
Si l'on veut se passer de maître, il faut connaître tous les types de pratiques et leurs effets, afin de savoir quoi choisir et comment l'adapter à son propre cas. On ne peut aller prendre un mantra chez Amma et répéter comme un perroquet :"Amma a dit qu'en répétant son mantra elle nous conduirait à la réalisation du Soi" en s'imaginant que ça va arriver. Tout d'abord parce qu'on ignore de quoi il s'agit. Quand on parler de répéter un mantra, ou de pratiquer zazen, on parle d'une activité externe. On n'en connaît pas du tout le sens même si on imagine l'effet que ça devrait produire. Mais justement, on imagine très mal. Si on imaginait bien, l'effet serait déjà là, et on n'aurait pas besoin de "croire". C'est à cause de cette imagination erronée qu'on croit que les pratiques vont produire des effets qu'elles ne sont pas censées produire. Comme le dit Trungpa, au début on ressent un certain bien-être et une certaine assurance, on pense que cela va aller de mieux en mieux, de plus en plus (ce qu'on assimile à la réalisation du Soi)... sauf qu'il ne se passe rien, ou que les choses ne vont pas dans le sens désiré. Il va sans dire que tous ceux qui font des pratiques prétendent que tout va dans le sens désiré, mais si on a étudié les pratiques en question et que l'on en connaît le mécanisme, on sait immédiatement qu'on a affaire à des menteurs. Dont le cas ne nous regarde pas, d'ailleurs. Tout cela est purement éducatif (à notre propre intention), et nous permet simplement de nous rendre compte que si nous ne nous livrons pas à une étude sérieuse, nous allons tomber sous le coup des mêmes illusions. Il est finalement triste de contater que l'être humain a tant de capacités dont il fait un si piètre usage.
Bref, on ne trouvera dans aucun manuel une explication complète sur les pratiques. Mais dans une centaine de livres de diverses traditions mis bout à bout, on trouvera une carte assez complète du territoire. Une carte que l'on sera capable de reconstituer si l'on pratique diverses choses avec une diligence sans faille. Il n'est pas nécessaire d'aller au fond de chaque pratique. Il est nécessaire d'aller au fond de soi et de comprendre comment il faut procéder. De là, on comprend que les pratiques ne sont que des aides sur le chemin, qu'aucune ne peut faire le travail à notre place, mais qu'en revanche certaines nous aideront plus que d'autres. On peut réaliser par exemple que la Prière du Coeur des Orthodoxes est l'équivalent du stade d'accomplissement des tantras, avec des moyens différents, mais le mécanisme mis en jeu est exactement le même. Et le résultat aussi, d'ailleurs. Du coup, quand on entend les chrétiens qui se vantent de connaître mieux la vérité que ces pauvres bouddhistes, ou les bouddhistes déclarer que ces malheureux chrétiens ont une vue erronée, il y a de quoi rire de tant de bêtise. Bref, chaque écrit de saint ou chaque manuel de chaque tradition devient une aide précieuse, car on sait précisément à quel endroit s'insèrent les instructions dans l'édifice. Rien ne contredit rien, c'est uniquement la question de trouver la place juste pour chaque chose. Ceux qui pensent que les traditions se contredisent, ou à l'inverse qu'elles disent la même chose, sont simplement en train de dire qu'ils n'ont aucune idée de rien. Les traditions ni ne se contredisent, ni n'enseignent la même chose. Un peu comme les bananes, les carottes, le riz... Chacun nourrit à sa façon, en prendre plusieurs n'entraîne pas forcément l'indigestion, tout dépend de si on est malade ou en bonne santé.
















