Les vraies questions
A chaque fois que j'essaie de faire un truc sympa, ça ne marche pas. On va à Arcachon, grand ciel bleu, et soudain à 20km de là, ciel gris, un ciel de neige, très désagréable. Puis on passe trop de temps au restau, quand on ressort pour aller voir la mer, on passe le peu de temps restant devant une baraque à glace, et ensuite quand on va sur la ponton, presque à la nuit tombée, on se gèle les couilles. Malgré un repas plutôt diététique au sens où je n'ai pas mangé de frites, j'ai trop mangé. Pensez donc, un sashimia saumon à 15 euros, faut qu'il y en ait du saumon, et du saumon, de cette qualité on ne le laisse pas perdre. Donc j'ai tout mangé, et j'ai eu mal au ventre jusqu'à 4h30 du matin, heure à laquelle je me suis finalement endormi... La soirée sympa à Arcachon, on l'avait passée la semaine précédente devant la mert avec un grand ciel bleu et un coucher de soleil sympa, sauf que j'avais mangé des moules frites du chef, aïe aïe aïe, et alors celles-là je les ai tellement bien senties passer que le lendemain j'étais épuisé. En effet, plat trop lourd du soir = qualité de sommeil encore plus merdique que d'habitude = lendemain foutu.
Bref, je suis mort à cette vie de restaus, de vélo, de soirées sympas avec les amis... le bon Dieu me fait savoir à chaque fois que ce n'est plus mon karma. Cela dit, mort à gauche ne signifie pas vivant à droite. Dans une telle situation, on peut juste se contenter de vivre comme un zombie, c'est ce que font tous les vieux qui ne peuvent plus profiter de rien parce qu'ils sont trop vieux.
Donc j'ai décidé de m'en tenir fermement à ma pratique. Fermement, ça veut dire 4 ou 5h par jour, qui au moins ne sont pas du temps perdu.Car j'avais remarqué en effet que j'avais toujours une bonne raison de sauter une séance, voire deux. Donc, fini les bonnes raisons. Je me suis entendu avec un ami qui pratique à peu près la bonne chose, et qui fait face à de semblables difficultés (sauf que lui c'est les amis qui le kidnappent, les cliens qui le dérangent, les voitures qui essaient de l'écraser). Tous les jours on se fait le rapport de la veille, et y a pas d'excuses. Il a quand même réussi à se faire kidnapper les deux derniers jours pour une virée sur un bateau, et là il a réalisé qu'il devait mettre un terme à cette situation. En effet, chacun peut constater, comme l'affirme Rudi, que lorsqu'on approche d'un palier, quelque chose nous teste pour nous empêcher d'y arriver, et si on y arrive, quelque chose nous teste pour nous le faire perdre. Une façon pour le cosmos de s'assurer que seuls les gens méritants y arrivent. Soyons lucides, je n'ai pas été méritant jusque-là, j'ai perdu 100 fois ce que j'avais acquis ou presque, par manque de conscience.
L'autre soir mon amie me demandait "mais comment ça se fait que les autres gens ne prennent pas cette décision ?"
1) 90% des autres gens ne savent pas que ça existe. Le bonheur, pour eux, c'est de siroter leur petit café du matin avec les merles qui chantent et le rosier en fleurs.
2) Chez ceux qui restent, on peut assurer avec certitude que 99,9% ne savent pas réellement comment s'y prendre, quoique ayant la ferme croyance qu'ils le savent. On peut y mettre pêle-mêle les gibier de sanghas, les érudits, et même des gens ayant des maîtres comme Matthieu Ricard. Je commence également à avoir des doutes pour Tenzin Palmo (Un ermitage dans la neige) qui a pourtant fait 11 ans de retraite si ma mémoire est bonne, avec un excellent maître en plus.
Je ne m'attarderai pas sur les gibiers de sangha, quand on les voit 20 ans plus tard, c'est un spectacle désolant. Prenons plutôt les favorisés, ceux qui ont de bons maîtres et font des retraites dans les règles de l'art. Allez savoir pourquoi, ceux-là ont décidé qu'ils cherchaient la paix, ou l'équanimité, ou des états méditatifs se succédant dans tel et tel ordre, ainsi qu'on l'a appris en écoutant les enseignements. Le problème, c'est qu'on ne peut pas décider à l'avance de ce qu'on va trouver, sinon c'est une limitation. De plus, les enseignements ne décrivent pas réellement ce qu'on est censé trouver. Ils mettent des mots dessus, mais allez savoir ce que ça veut dire.
L'autre jour je lisais un bouquin de Tenzin Palmo, j'ai oublié le titre, et d'un bout à l'autre c'était une telle masse de fatras inutile que j'ai eu des doutes à son sujet. Soit c'est une imbécile, soit elle le fait exprès. Mais pour le faire exprès, il faut vraiment y mettre du coeur à l'ouvrage, car j'ai rarement lu un livre aussi chiant - c'est d'ailleurs la raison pour laquelle je ne lis plus de livres sur la méditation. S'il y a des livres qui ne servent à rien, ce sont bien ceux-là. Mettons de côté ceux écrits par les grands maîtres.
C'est comme les forums bouddhistes. J'ai longtemps eu des doutes sur les gens qui intervenaient là. Maintenant je n'en ai plus, car jamais ils n'abordent les vrais sujets.
Les vrais sujets, qu'est-ce que c'est ? C'est ce qui nous arrive vraiment, sans toutes les idées qu'on pourrait mettre par dessus. Et donc les vraies questions. Par exemple, celle-là : qu'est-ce que j'attends vraiment des gens ?
Si je regarde dans mon roman (qui est une bonne vitrine de mon inconscient), ce que j'attends des gens, c'est qu'ils soient Dieu. Pas le Christ en guenilles, hein, mais plutôt le Christ au Mont Thabor. Alors évidemment, on concevra que je sois souvent déçu. Autrefois, j'en attendais moins - au fond, nos attentes proviennent de ce qu'on peut concevoir. Autrefois je concevais un petit nid douillet, la chaleureuse intimité de l'amitié. Ça, c'est facile à trouver. Mais Dieu, c'est une autre paire de manches. A l'époque où je concevais la chaleureuse amitié, je ne concevais pas Dieu. Je regardais le Lopön et je ne voyais rien. Maintenant que j'y vois Dieu, je n'ai plus envie d'autre chose. L'autre jour deux personnes sont venues voir le piano, elles avaient tout pour devenir des amies, sauf l'âge, car à leur âge (65 et 70) on ne souhaite plus se faire de nouveaux amis, et ce n'est pas parce qu'on a trouvé mieux. Mais ça ne me disait pas plus qu'à elles, quoique pour d'autres raisons.
Bref, j'en reviens à mes moutons. Les vraies questions, ça n'est pas la hauteur du coussin, la position ou le fait qu'on doive surveiller son esprit de telle ou telle façon, se demander de quelle couleur il est etc. Les vraies question, c'est notre condition réelle, là tout de suite. Est-ce qu'on sait qu'on va mourir ? En général, ça ne vient que vers 50 ans, et encore, j'en connais plein qui ne le savent toujours pas. Et si on le sait, est-ce qu'on sait comment ça va se passer ? Là encore, beaucoup ne le savent pas. Si on le sait en revanche, l'heure est grave. Car on a conscience de tout le merdier, non pas dans lequel on se trouve, mais qu'on est. Tout notre monde, en fait, c'est nous. Et ce nous, clairement, il ne sait pas se résorber dans la vacuité. Sinon on dormirait conscients. De plus mourir est un peu plus compliqué que s'endormir, car comme les maîtres se le disent entre eux, seuls les jeunes meurent dans de bonnes conditions. Pour les vieux, ce sont de mauvaises conditions. Imaginez que vous faites une crise cardiaque, ou un covid grave à l'hôpital en réa. Est-ce qu'à ce moment là vous allez pouvoir prendre le contrôle de vos souffles et vous assurer qu'ils se résorbent là où il faut, comme il faut ? Pour ça, il faut une mort lente, pas une mort brutale. Et faut l'avoir acceptée, ne pas avoir peur, et avoir l'entraînement nécessaire. Pour ne prendre qu'un exemple, Mingyur Rinpoche, qui est "mort" vers 30 ans dans un ghat en Inde, a eu 4 jours pour se faire à cette idée. Il était dans un sale état, forcément, mais au moins il n'avait aucune infirmière pour venir le déranger, aucun masque sur le nez etc... Il n'était absolument pas certain d'avoir tout l'entraînement néacessaire (un Rinpoche, je vous rappelle), mais il a pu voir la résorption des souffles grossiers, qui, de loin, n'est pas l'étape la plus difficile. Et ensuite il a eu le choix de revenir, donc il est revenu.
Imaginez maintenant comment ça se passerait dans un EHPAD. Là, les gens l'ont accepté, et sans doute qu'il y en a qui prient pour mourir vite, vu que leur vie est un martyre. Mais l'entraînement ? Il a été fait quand ?...
Je commence juste à comprendre pourquoi on est inconscient quand on s'endort, anesthésié en fait. Ça empêche de faire une crise cardiaque quand les souffles se dissolvent. Prenons les choses dans l'autre sens. Vous faites souvent des sorties hors du corps, et vous avez expérimenté que si quelqu'un se met à taper à la porte pendant ce temps, ça vous fait un coup au coeur. La question que vous devriez vous poser c'est "pourquoi il n'y a pas de coup au coeur dans l'autre sens ?". Parce qu'on est "endormi". Pour que ça puisse se passer en pleine conscience, il faut que le corps soit dans une condition différente, une condition où les gouttes rouges et blanches seraient fondues ensemble pour absorber l'impact de la dissolution des souffles. Est-ce que quelqu'un en parle quelque part ? C'est un sujet vraiment important. Sur les forums de rêve lucides, il y en a qui essaient depuis perpette de s'endormir consciemment en sommeil profond. Ils n'ont toujours pas compris qu'il y a une impossibilité physique au vu de leur état. Pour ma part, il m'est arrivé d'être conscient au moment de la dissolution de quelque souffle, ça fait super mal en fait. C'est pour ça que Lama Yeshé dit qu'il faut se concentrer sur le nombril et pas ailleurs, parce que c'est dangereux. Pour ma part, il m'arrive d'être obligé de me concentrer sur le coeur, c'est très pénible. Parce que je ne suis pas encore capable d'être dans le bon état.
Le bon état, à vrai dire, annule tous les maux de la vieillesse, jusqu'à la mort elle-même. Mais on ne le trouvera pas en cherchant la paix. C'est déjà un état physique très différent de l'état ordinaire. Le Père Virgil (il faudra que j'en parle) dit que les vieux ne cherchent qu'une seule chose : la chaleur. Parce qu'ils ont froid. Quand on sait pratiquer, on n'a plus froid. On sait engendrer une chaleur surnaturelle, c'est-à-dire mêlée à la félicité. Il n'y a que dans cet état qu'on peut s'endormir ou mourir consciemment.
C'est pour cette raison que les grands pratiquants choisissent le lieu et le temps, généralement sans témoins. Ils savent que s'ils laissaient les choses leur arriver par accident, il y aurait le danger que dans la précipitation, ils perdent conscience. Donc ils s'installent bien confortablement, ils disent "les gars je vais m'en aller", et au disciple qui est resté "Père Théodore, pourriez-vous aller me chercher un verre d'eau ?" et quand le Père Théodore revient, paf, l'autre est parti.
Bon, je crois que je suis en train de dépasser la capacité de concentration de mes lecteurs, donc suite dans un prochain post.
















