Souvenirs musicaux
Hier j'ai eu l'occasion d'entendre quelqu'un qui jouait très bien du piano. Bon, pas du Liszt, il n'y avait pas de difficultés techniques réelles, mais enfin, ça avait la qualité professionnelle. Ce qui est très rare, et qui demande évidemment un prof exceptionnel. Et donc, je repensais à un ami qui aurait bien voulu devenir professionnel, qui a fourni en son temps la quantité de travail nécessaire, mais qui est toujours resté amateur parce qu'il n'a jamais eu le prof qui aurait transformé la chenille en papillon. Car ils sont très rares eux aussi, même dans les conservatoires. Et très chers dans le privé (entre 5 et 10 fois le tarif ordinaire). Alors je me disais, "quand même le karma, ça craint", puisque quel que soit le travail fourni, il y a un facteur impossible à maîtriser, consistant à dénicher la bonne personne. Quoique, bon, à la réflexion, l'opportunité s'est aussi présentée pour lui, et il l'a ignorée. Parce que moi j'avais un prof comme ça. Quand la fille nous a parlé de son prof, j'ai tout de suite reconnu le mien, en quelque sorte. Même école (école russe). Même genre de tarif (450F de l'heure il y a 20 ans, avec obligation de prendre 2h par semaine les 2 premières années, je vous dis pas l'investissement). Il n'enseignait évidemment qu'à des professionnels ou des gens souhaitant le devenir. J'ai entendu quelques uns de ses élèves, bon, c'était vraiment excellent. Il n'était pas forcément connu dans les milieux classiques, vu qu'il enseignait plutôt le jazz, mais enfin, il connaissait bien aussi. Il m'a dit un jour que son propre professeur prenait le double au niveau des tarifs. La différence entre lui et un gars connu qui donne des masterclass, c'est qu'il reprenait toute la technique (sur 3 mois), et à mon avis c'était plutôt une bonne idée, bien que ça soit plutôt méprisé en général. C'est probablement dû au fait que ses élèves n'étaient pas tous médailles d'or du conservatoire, mais qu'il y avait aussi là des quasi-débutants, parfois des enfants (une fille de 13 ans qu'il avait depuis 5 ans, je l'ai entendue jouer à la perfection une étude de Chopin). Bref, il était exactement ce qu'il aurait fallu à mon ami. Alors je lui avais proposé d'aller le voir, et il m'avait répondu qu'il avait déjà un excellent professeur. Donc je n'avais pas insisté. Certes, il lui aurait fallu prendre un prêt étudiant rien que pour payer la première année (sans compter qu'il aurait pu aller le voir une fois pour voir ce que ça valait), mais qu'est-ce que c'est un prêt étudiant au regard d'une carrière ? Parce que même en un an, il aurait corrigé ses principaux défauts. En effet, la première année, il donnait une méthode de travail, et puis ensuite, c'était plus le truc classique, la musicalité etc, ce qui est beaucoup plus facile à trouver. Mais la méthode de travail, vous ne trouvez personne pour vous l'inculquer. Parce que ça va plus loin que le piano. Comme il le disait lui-même, sa méthode, ça vous changeait une vie. Et je peux en témoigner. C'est le gars qui vous apprend à vous organiser l'esprit et à éliminer définitivement toute confusion, parce que vous avez une méthode pour aborder les choses, que ça soit du piano, du jardinage, ou n'importe quoi d'autre. Je l'ai vu par exemple avec le concert d'orgue, où j'ai un peu aidé. Disons qu'avec mon ami, on a conçu ensemble 2 impros. Donc sa méthode à lui, c'est de couvrir une page d'affreux gribouillis, dont il était évident que le lendemain, il ne saurait plus les déchiffrer. Et surtout qui ne contenaient pas les infos les plus importantes, c'était peut-être ça le principal. Je veux dire, les infos qui sont évidentes quand tout va bien mais que sous l'effet du stress on va mystérieusement oublier (sur quelle clavier dois-je jouer telle partie ?). Et puis aussi le truc très con : sur un morceau sans partition, à quel moment mes assistants savent-ils les jeux qu'ils doivent mettre ? Bon, c'est comme dans la vraie vie. Par exemple ma copine sait gérer parfaitement tous les détails (s'occuper du jardin au jour le jour), par contre la planification à long terme fait un peu défaut. Et surtout la gestion des imprévus. Ça, je crois que dans ma vie, je n'ai rencontré à peu près personne qui savait gérer les imprévus, parce qu'il faut commencer par les "voir". Or comme ils sont imprévus on a une certaine tendance à ne pas les voir, justement. Alors quel rapport entre un prof de piano et la gestion des imprévus ? Pas direct. On apprend d'abord à s'organiser l'esprit pour les circonstances ordinaires. Et puis ensuite on se rend compte que l'esprit fonctionne de la même manière avec les circonstances extraordinaires. Il élimine les solutions impossibles et opère ensuite une recherche et un classement des solutions possibles. Mais comme je l'ai dit plus haut, le problème est plus de voir, et je crois que c'est du ressort de la pratique. Bon, il fait trop chaud, je n'arrive plus à réfléchir.
















