Je déteste cette vie
L'erreur fondamentale que nous faisons tous consiste finalement à essayer de faire directement ce qu'on nous propose : aimer notre ennemi, aimer ce que nous faisons, faire les choses pour l'amour de Dieu. Mais c'est impossible, en tous cas je n'ai rencontré personne qui y parvenait (je ne parle pas des grands maîtres). J'ai rencontré soit des gens qui se jetaient dans l'action pour oublier l'absence de Dieu, soit des hypocrites et des pharisiens qui se prétendaient dans l'amour alors qu'ils étaient dans la détestation, comme ce prêtre polonais qui transpirait la fausse-joie et la frustration sexuelle. Soit la fuite dans le vital, soit la fuite dans le mensonge. De fait, tant qu'on n'est pas dans l'état d'union à Dieu, on ne peut au fond que détester ce monde, ou l'aimer pour de mauvaises raisons. C'est pour cette raison que beaucoup de célibataires vivent dans des carphanaums, privés de la joie vitale de la famille, la vie leur est trop pénible. Comme me le disait autrefois un ami :"La seule chose que j'aime faire dans cette vie c'est dormir. - Mais que feras-tu dans ta prochaine vie ? - Je continuerai à dormir".
C'est cela, au fond, à quoi nous ne nous attendons pas. Nous pensons au départ que la pratique va nous faire aimer le monde, et que notre vie va devenir agréable. Mais c'est exactement le contraire qui se produit. La lumière divine éclaire de plus en plus l'horreur de nos perceptions contaminées. Autrefois, j'aimais beaucoup de choses, le vélo, les promenades, le restau avec les amis, le sport, le jardinage. Aujourd'hui je déteste positivement ces choses. Elles me font horreur, je le confesse. Si un ami me propose d'aller se promener, c'est à peu près comme s'il me proposait d'aller en enfer. Ce que je veux c'est uniquement la vie divine. Et en fin de compte le seul moyen que j'aie de me rapprocher de Dieu dans le samsara, c'est de faire ce qui me fait horreur. Non pas en essayant de l'aimer, mais en le détestant de toutes mes forces. Essayer de l'aimer, c'est difficile, cela demande un effort, et c'est dans cet effort que tous les pratiquants s'épuisent. Ils essaient d'aimer ce qui leur échoit, en pensant que demain ils l'aimeront mieux et ainsi de suite, mais ça ne marche pas et une fois vieux, quand la force de cet effort leur fait défaut, ils réalisent qu'ils ont perdu leur vie (à moins qu'ils aient réussi à s'installer dans le bonheur vital, ce qui est un danger). Détester de toutes ses forces, je me rends compte que c'est facile, cela demande peu d'effort, car ces choses privées de Dieu sont détestables. Et c'est la puissance même de cette émotion qui permet aux souffles vitaux d'entrer dans le coeur, ce qui permet de retrouver Dieu, et ce merveileux amour dont nous avons tellement besoin.
Tout à l'heure je me suis donc obligé à faire 100 prosternations, et au lieu d'essayer de voir comme autrefois ce que je pourrais trouver d'agréable dans cette activité, ou même de la faire par dévotion pour Dieu, je me suis concentré sur le fait que je n'avais aucune envie d'être là, et que je détestais ça. J'ai pleuré presque tout le long, et ça n'a pas été difficile. Mais c'était le meilleur moment de la journée, car Dieu était avec moi. Ensuite j'ai balayé et j'ai fait la vaisselle, j'ai même nettoyé l'osmoseur qui était dégoûtant. Malheureusement c'était moins pénible que les prosternes, alors je comprends de mieux en mieux pourquoi les ascètes du Mont Athos s'imposent des choses un peu délirantes, comme monter des pierres et des matériaux de construction pour fabriquer des ermitages dans des lieux impossibles où il faudra ensuite apporter de l'eau, des vivres, se geler l'hiver et ainsi de suite. Les jours prochains, je vais finir de tailler les haies, ce qui est épuisant, et j'envisage de creuser des tranchées dans le fond du jardin, qui est recouvert d'une couche de caillasse de 20cm. Et de faire plus de prosternes bien sûr, il faudrait que ça devienne vraiment pénible. Hier soir d'ailleurs j'avais un mal de tête faramineux, et sachant que les prosternes ne font qu'amplifier le mal de tête, je me suis obligé à faire le nombre prescrit pour la journée. Là aussi j'ai vraiment bien pleuré tellement j'avais mal, et c'était jouissif. Mais chose étrange, quand je suis arrivé au nombre que je devais faire exactement, le mal de tête a subitement diminué. Du coup j'en ai fait un peu plus.
Quoi qu'il en soit je découvre que je préfère être avec Dieu en me tordant de douleur que sans lui dans le bien-être. Et comme la douleur a la vertu de le rendre très présent, il ne reste plus qu'à se retrousser les manches et à se faire souffrir en attendant que les circonstances s'en chargent - ce qu'elles finissent par faire, car ainsi que nous l'apprennent les enseignements des tantras, il y a des souffles vitaux qu'il est très difficile de faire bouger, alors soit il faut être le grand spécialiste de tummo qui fait fondre la neige autour de sa cabane, soit il faut accepter de devenir un martyr connu ou méconnu, nul besoin d'une prison chinoise, beaucoup l'ont fait au fond de leur lit. Pour moi, je ne vois pas l'intérêt de cette vie si c'est pour en recommencer une autre derrière. Il faut que ça soit la bonne. Je prie pour que ce soit la bonne, car je veux voir Dieu.
















