L'action juste
Hier, je relisais des Entretiens de Mère (1929) et j'étais étonnée de la naïveté du propos :
Comment savoir, me demanderez-vous, si c'est la volonté divine qui nous fait agir ? La volonté du Divin n'est pas difficile à distinguer. On ne peut s'y tromper. Il n'est pas nécessaire d'être très loin sur le sentier pour pouvoir la connaître. Mais pour cela, il faut écouter sa voix, la petite voix tranquille et paisible qui parle dans le silence de votre coeur.
Quand vous avez pris l'habitude d'écouter, si vous faites quoi que ce soit de contraire à la volonté divine, vous éprouvez immédiatement un malaise; si, en dépit de cela, vous persistez dans la mauvaise voie, un grand trouble s'empare de vous. Vous pourrez cependant donner quelque excuse matérielle à ce trouble, et continuer sur cette route. Alors graduellement, vous perdrez la faculté de perception, et finalement vous pourrez faire toutes sortes de mauvaises actions sans ressentir aucun avertissement. Mais si, au contraire, dès que vous éprouvez le moindre malaise, vous vous arrêtez et vous questionnez votre être intérieur : "Quelle est la cause de ceci ? " vous recevrez la vraie réponse et la chose deviendra tout à fait claire. Quand vous ressentez une petite dépression ou un léger malaise, n'essayez pas de leur donner une explication matérielle. Et lorsque vous vous arrêtez pour chercher la raison de ce qui se passe, soyez absolument droit et sincère. Tout d'abord, votre pensée construira quelque explication plausible et favorable. Ne l'acceptez pas, mais regardez au-delà et demandez-vous : "Qu'y a-t-il derrière ce mouvement ? Pourquoi ai-je fait ceci ? " A la fin, vous découvrirez, caché dans un coin, le faux-pli - une légère déviation ou déformation de votre attitude - qui est la cause du trouble.
30 ans plus tard, son appréciation a changé :
Notre sentiment habituel de ce qui est anti-divin semble artificiel, semble basé sur quelque chose qui n’est pas vrai, pas vivant (d’ailleurs, ce que nous appelons la vie ici, ne me paraissait pas vivant par rapport à ce monde), en tout cas, ce sentiment devrait être basé sur notre relation entre les deux mondes et selon que les choses rendent cette relation plus facile ou plus difficile. Ceci rendrait alors toute différente notre appréciation de ce qui nous rapproche du Divin ou de ce qui nous en sépare. Chez les gens aussi, j’ai vu que ce qui les aide à devenir supramental, ou les en empêche, est très différent de ce qu’imaginent nos notions morales habituelles. J’ai senti combien nous sommes... ridicules. (3 fev 1958)
L'expérience montre assez que ce qu'elle appelle la "petite voix" et beaucoup de gens avec elle, c'est ce que les psychologues appellent le "surmoi". Si l'on observe bien, l'aise que l'on ressent à lui obéir n'est pas moins louche que le malaise qu'on ressent à lui désobéir. C'est l'aise de quelqu'un qui est tout à fait sûr d'être dans son bon droit, d'être une personne bien qui fait la bonne chose, et on voit très vite où ça va mener si on lui laisse la bride sur le cou.
De fait, je me suis retrouvée pendant des années dans des situations où il n'y avait aucun bon choix possible. Soit je ne donne pas d'argent au clochard et je m'en veux, soit je lui en donne et je m'en veux d'une manière vraiment très semblable, car en réalité je déteste avoir le sentiment d'avoir fait une chose "bien", tout autant que je déteste celui de ne pas l'avoir faite. Dans les deux cas, c'est l'ego qui parle, et on se sent mal quoi qu'il arrive. Pour quelqu'un qui se trouve en semblable situation, il n'existe aucune action juste. La seule solution consiste à purifier son corps subtil et à apprendre à se tenir dans l'amour divin, qui n'a rien à voir avec les bonnes et les mauvaises actions.
Pour Nisargadatta, le critère de l'action juste, c'est qu'elle est nécessaire. Il n'y a ni bien ni mal, juste nécessaire ou superflu. Par exemple un oeuf n'a pas éclos à la bonne date, il va bien falloir l'ouvrir pour savoir ce qui se passe. C'est très désagréable, mais au cas où il y aurait un poussin vivant à l'intérieur qu'il serait encore temps de sauver, on n'a pas trop le choix. Ici, on se rend compte que la "petite voix" ne sait rien du tout, car tantôt elle dit de regarder dans l'oeuf car si le poussin est vivant il peut mourir si on attend trop, tantôt elle dit d'attendre car on ne sait jamais il est peut-être trop tôt... Bref, quand on ne sait pas, il n'y a plus de petite voix qui tienne, ce qui indique assez bien à mon avis d'où elle vient. Et comme, plus on progresse dans la pratique, moins on sait de choses en réalité (en revanche on sait que pour en avoir le coeur net il va falloir entreprendre une action), on finit par ne plus faire que des expériences, et ne plus avoir aucune "voix" qui nous parle. On peut dire tantôt un mensonge tantôt une vérité, être aimable ou désagréable, parler ou se taire... pour au final s'apercevoir que de toutes façons c'est toujours la même confusion qui règne dans la mesure où on a précisément affaire à des gens qui sont pris dans la dualité et qui entendent des voix (celles dont on s'est débarrassé). Par contre on apprend des choses intéressantes : que rien ne saurait valoir de preuve pour celui qui ne veut rien voir. Un peu comme un joueur qui plus il perdrait d'argent, plus se dirait qu'il a de signes qu'il va gagner une fortune.
Dans la pratique c'est pareil. Au lieu de faire ce qu'on "croit" être bon pour nous, vient un moment où on fait ce qui est nécessaire, ou encore ce qui apparaît comme la seule chose possible. Il n'y a pas de jugement qui dit qu'il faudrait faire telle chose parce que d'autres ont dit que c'est bien ou que c'est une pratique très efficace, ou parce qu'un ami a réussi avec. On le fait parce que c'est ce qu'on veut faire, pas l'ego, mais la Conscience. On s'aperçoit d'ailleurs que ça ne ressemble à rien de connu, ni à rien de ce qu'on imaginait, ni à rien de ce qu'on a cru voir écrit dans les livres, et cela détruit encore plus tout ce que l'on pensait savoir intellectuellement sur tous ces sujets, mais en même temps il vient une connaissance réelle. Comme le disait Nisargadatta : tout ce que l'on apprend sur soi est réel et n'a besoin de l'assentiment de personne.
















