Lettre au Père Philippe (par Alix_007)
Cher Père Philippe,
Je tiens à vous écrire cette lettre, afin de vous faire part des raisons pour lesquelles nous ne poursuivrons pas notre parcours de catéchumène à Sainte-Croix. Nous sommes fortement désappointés du fait de ne pas trouver dans l’Eglise orthodoxe d’exemples d’êtres vivants - à défaut de Saints - qui puissent nous guider sur les traces du Christ. Vous-même nous avez accueilli lors de notre rendez-vous en vous inquiétant de notre avenir professionnel et financier (vous sembliez même fort tourmenté à ce sujet), comme si c’était la priorité des priorités. Nous ne nous déplaçons pas dans une paroisse pour entendre des inquiétudes qui ressemblent à celles de ma grand-mère. On pourrait légitimement espérer d’un homme d’Eglise qu’il incite les êtres au détachement et à la pratique des vertus. Ce qui ne revient pas à ignorer les contraintes matérielles de l’existence, mais à savoir quoi privilégier pour faire notre salut.
Or, en ce domaine, vous me semblez manquer singulièrement de discernement, puisque vous avez traité de haut mon ami M*. Vous m’avez écouté à moitié, car j’ai un aspect « érudit » en apparence, même si vous n’avez rien exprimé quand j’ai parlé mon idée de devenir prêtre, ce qui m’a attristé, marquant par ce silence éloquent le fond de votre pensée clairement lisible. Comme dans toutes les institutions philanthropiques, vous vous attendez à ce qu’on dépense tout son temps pour se « donner » à une cause et à un « diaconat », et « mériter » ainsi de prendre part à la vie divine de façon substantielle - la plupart des fidèles devant se contenter eux de la messe du dimanche qui permet de remplir la paroisse et de lui donner un corps extérieur. Mais l’examen réel de l’aptitude et de la motivation de la personne semble complètement hors de propos, ici comme ailleurs. Tout est ramené au fait social. Vous avez considéré mon ami comme si c’était un ignorant et un novice complet en matière de spiritualité, alors qu’il a décidé de consacrer sa vie à Dieu, qu’il s’occupe avec nous de L*, et qu’il pratique l’oraison à temps complet. Mais vous n’avez rien voulu entendre des propos sensés qu’il a essayé tant bien que mal de vous tenir, fruits de son expérience et pas seulement de ses lectures, en matière de vie chrétienne. Il vous a simplement rappelé que son essence consistait en la transfiguration de la souffrance vécue consciemment, qui permet d’accéder au corps de gloire. Et qu’une vie chrétienne sans souffrance, sans croix, est purement et simplement un non-sens. Ce n’est pas lui qui l’a inventé. Et c’est ça qui rend la voie difficile et si impénétrable, quand on en a ne serait-ce qu’un avant-goût.
Donc personne n’accédera à la vérité et à la lumière sans passer par un processus douloureux, ce qui ne veut pas dire « doloriste », parce que la présence latente de Dieu se révèle le mieux dans la tension engendrée par son absence temporaire. Maintenant, camoufler ce fait par une vie sociale et communautaire de personnes regroupées « entre soi », qui représente juste le double de la vie mondaine, dénature à mon sens la force et la radicalité du message christique, ramenant le surnaturel au naturel. Nous découvrons par ailleurs en guise de « moines » soit des personnes qui à l’évidence fuient le monde et rasent les murs, soit des gens qui ont tout simplement reconstitué entre eux une petite société bien sympathique et à l’écart, mais qui n’est pas plus ouverte aux autres que les sociétés ordinaires. Alors pourquoi y perdre son temps si on aspire à l’amour divin qui ne peut pas se ramener à ça ?
Nous sommes allés à cinq visiter le Père Séraphin en pleine canicule (dont un bébé de deux mois avec qui nous sommes montés au « Fort de la Repentance »), « sommité » en son genre, et j’avais un rendez-vous avec lui convenu à l’avance au téléphone. Mais à ma grande surprise, nous avons trouvé porte close, lourdement cadenassée. Où était passé « l’ermite », qui n’avait pas daigné mettre un mot sur sa porte pour le visiteur de passage qui a pris la peine de faire 700 kilomètres, et de dépenser de fortes sommes en frais d’hébergement ? Il était allé retrouver son ami dans son monastère voisin, pour un parfait motif, faire une nouvelle prothèse auditive. Mais il avait parfaitement entendu ma demande de transmettre la prière du cœur, et avait répondu favorablement. Seulement, au téléphone, il n’a pas manifesté le moindre remords, se contentant de plates excuses, comme si c’est moi qui étais en tort de lui demander des explications. Je ne crois pas du tout qu’il m’ait considéré comme un être sur la voie de perfection et un futur disciple (à qui on inflige des épreuves pour le tester), mais comme un importun dont il doit avoir l’habitude dans une île remplie de touristes et de jeunes filles en bikini qui rôdent autour du Fort !
Par contre, je vois bien de mon côté l’œuvre de la Providence en action, conjuguée à d’autres faits mineurs, qui m’indiquent que je ne dois pas faire un pas de plus dans cette direction. (...) Si l'on n’est pas prêt à voir maintenant dans ses frères le Christ (souvent en guenilles il est vrai), il est inutile d’espérer que cet amour nous sera imposé par l'attribution magique d'un corps de gloire lors d’une hypothétique « fin des temps ». (...)
Alors je vous prie de m’excuser pour le désagrément que pourrait vous avoir causé cette lettre au premier abord prétentieuse et effarante, et je m’attends à ce que vous me souhaitiez « bonne route » en pensant que nous sommes égarés. Peut-être, mais dire ce qu’on pense semble être une affaire de première importance, quand il s’agit du salut des êtres.
















