Lettre au Père Séraphin (par Alix-007)
Cher Père Séraphin,
Je vous écris suite à notre rencontre ratée qui a aiguisé ma curiosité à plus d’un titre, à défaut d’avoir pu permettre de pratiquer la prière du cœur avec vous. En effet, je me demande comment un chrétien orthodoxe de votre expérience et de votre réputation considère le fait de laisser en plan un pauvre pèlerin qui a fait 700 kilomètres avec sa petite famille (trois autres personnes dont une maman s’étaient déplacées pour me suivre et espéraient aussi vous rencontrer), avec sa petite fille de deux mois qui a bravé le soleil pour l’occasion, sans avoir pris le soin de lui laisser un simple petit message sur la porte pour s’en excuser. Evangéliquement, il est curieux de frapper à une porte et de se trouver face à un verrou, qui laisse peu de place à un repentir sincère. Je comprends parfaitement que vous ayez été appelé ailleurs (et j’espère que vous avez maintenant une meilleure prothèse auditive) et que vu les conditions de communication téléphonique vous ayez omis de demander mon numéro de téléphone en cas de changement de programme, mais pourquoi ne pas avoir pris la peine de laisser un simple petit mot pour m’avertir ? Pensiez-vous que je n’allais pas venir ?
Dans mon ignorance, je suppose que vous avez l’habitude de recevoir toute sorte d’importuns et de fangoulistes qui viennent déranger votre retraite et que vous voulez vous préserver de ce genre d’intrusions, ce qui explique aussi pourquoi vous sembliez fort inquiets que je vienne vous demander refuge pour la nuit, alors que ce n’était nullement mon intention. Et que vous avez sans doute eu toutes sortes de fanfarons qui ont prétendu s’intéresser à la prière du cœur par le passé, mais qui n’étaient animés que par une sorte de curiosité déplacée en guise rechercher l’amour divin. Il est vrai que votre présence au milieu de cette île remplie de touristes à moitié nus a de quoi interroger le chalant, car en dehors du fait de recréer une atmosphère analogue à celle qui règne sur le Mont Athos, pourquoi avoir choisi un lieu si « mondain » en guise d’ermitage ?
Mais pour en revenir à notre affaire, ai-je reçu une sorte « d’épreuve » en éprouvant ainsi mon élan stoppé net, qui témoigne en ce cas que vous avez de la foi dans les progrès spirituels possibles des laïcs égarés qui viennent vous voir (voire prêts à gagner une forme de sainteté), ou une simple négligence de votre part envers des personnes ordinaires, qui de toute façon sont juste bonnes à aller à la messe le dimanche, si telle est la coutume générale de traiter les visiteurs ? Je vous dis tout de suite qu’une réponse cousue de fil blanc ne me satisfera pas, car sans être pourvu de beaucoup de discernement, je peux voir aisément ce qui se trame derrière les paroles convenues et les discours qui mâtinent de théologie ou de lieux communs spirituels le manque d’intérêt pour autrui. En ce cas, on peut se demander si l’Eglise n’a pas déserté Jésus, sachant que Jésus ne peut avoir abandonné son Eglise. Il semble que la divinisation telle qu’elle a été vécue par les Pères et –on peut le supposer- telle qu’elle l’est encore aujourd’hui par les disciples ordonnés de Jésus, ne concerne que la minorité des personnes consacrée, le reste de la population étant voué à de pieuses considérations faussement rassurantes, mais pas destinée à recevoir de véritables transmissions qui permettent de pratiquer et de transformer cette chair corrompue en corps de gloire immortel qui participe à la Lumière du Christ ressuscité. Or, dans la tradition chrétienne orthodoxe comme dans toute véritable tradition, il n’y a que la transmission vivante d’une personne à l’autre qui a une chance de perpétuer la flamme et de faire sortir du gouffres les âmes égarées dans l’abîme, comme vous le savez mieux que moi. Alors, de l’ « extérieur », il semble que les hommes vêtus de noir semblent s’accommoder d’une vie finalement tranquillement aménagée pour eux-mêmes, entre amis, mais pas destinée à rayonner à l’extérieur. Pour quelle raison ?
Dans ce cas, qu’est-ce qui différencie un ordre spirituel d’une simple communauté fraternelle mondaine ? Telle sont quelques unes des questions que je me pose, et je m’en voudrais de les garder pour moi. C’est pourquoi je me permets de vous importuner à nouveau par une curiosité qui pourrait sembler impertinente au premier abord, mais qui est juste l’expression du désarroi d’un être qui ne comprend pas trop ce qui se passe. Je serai prêt le cas échéant à entendre de vive voix votre avis que la question et à libérer du temps pour revenir vous voir, mais je ne suis pas non plus très fortuné. Car j’ai constaté que ce genre de voyage coûte relativement assez cher, et je n’ai pas vocation non de gaspiller l’argent et un temps précieux.
Je vous prie d’agréer l’expression de mes sentiments distingués.
















