Un an d'exil (tiré du blog Lettres de la planète terre)
"Mes chers amis, comme vous le savez, voilà un peu plus d'un an que mon bon Maître m'a envoyé sur Terre, dans ce corps qui n'est pas le mien, pour étudier les moeurs et les traditions spirituelles des humains qui s'y trouvent, mais je dois avouer que j'échoue de plus en plus à comprendre l'intérêt de ce voyage d'études. Entre la splendeur des mystiques et l'indigence absolue du peuple, on dirait qu'il ne se trouve pas de demi mesure, ni chez les intellectuels qui s'imaginent comprendre les secrets de l'âme humaine alors qu'ils ne comprennent rien à eux-mêmes, ni chez la majorité des religieux qui semblent avoir perdu le sens de ce que Dieu leur a donné. En un sens je pourrais dire que tout finit par s'expliquer, mais pas de la manière la plus merveilleuse. Bien que les humains aient été gratifiés d'extraordinaires possibilités, on dirait qu'ils se font une obligation de les oublier et d'agir comme des miséreux.
Hier, Petit Jean s'est rendu à la paroisse Saint Gervais afin de participer aux activités d'un groupe prétendument spirituel, les Semeurs de Pizza, mais il n'a pu qu'y constater le manque total de communication, une fois de plus. Quant au manque de créativité, il se retrouve en tous lieux et à tous les niveaux. La tradition qu'il faut appliquer à la lettre sans faire le moindre effort pour la comprendre, trouve son écho dans les recettes de cuisine qu'il ne faut pas changer d'un iota, "parce que c'est ainsi que cela se fait".
Les plus créatifs sont peut-être les escrocs qui font métier de profiter de la faiblesse des gens. Je pense par exemple à ma famille d'accueil. Sélénè, l'ex-compagne de Petit Jean que j'ai séduite par mégarde, mais qui a cependant conçu un enfant de lui, s'est fait extorquer 80 euros dans la matinée par une bande de rapaces bien organisés. Tout a commencé lors de son séjour à la maternité, lorsqu'une photographe est passée pour prendre des photos de l'enfant. Comme de bien entendu, les heureux parents se verraient offrir une photo gratuite, et s'ils le souhaitaient acheter des photos payantes. La suite était prévisible. Les escrocs ont choisi la pire photo de l'enfant, celle où il se trouve loucher, et la pauvre mère n'a pas pu résister aux autres photos. C'est une chance que je me sois trouvé au lit à ce moment, sans quoi il s'en serait suivi un drame. En voyant le choix pernicieux de la photo gratuite, je vous aurais remballé les albums et renvoyé tout ça dans les embouteillages sans autre forme de procès, et cela se serait fini par une crise de larmes. La propension de ce corps à se prélasser au lit a finalement ses avantages, car Sélénè a eu ce qu'elle a voulu, et comme je le lui ai dit "Tant que ça n'est pas mon argent, tout va bien". Car je m'en voudrais d'encourager des voleurs à persister dans leur activité.
Cela dit, je reconnais qu'ils ne font que profiter de l'attachement des mères pour leur enfant, qui n'a rien de spirituel. Constatant un tel attachement, il serait étonnant que des armées de vautours n'en profitent pas, il suffit d'ailleurs de voir tout le commerce inutile qui se fait autour des bébés. Les fabricants de jouets rivalisent d'idées pour abêtir ces petits êtres, tandis que personne ne semble avoir d'idées pour leur faire déployer les extraordinaires facultés dont le Seigneur les a gratifiés en tant que fils d'Adam - et si quelqu'un en avait, on peut d'ailleurs prédire avec certitude que le malheureux serait condamné à périr dans la misère -. L'autre jour, voyant un bambin de deux ou trois ans, il m'est apparu clairement qu'il avait toutes les facultés d'attention requises pour apprendre à lire, cependant vous pouvez parier qu'il n'apprendra pas avant six ans, car les gens de ce pays ont décidé que tel était l'âge. En conséquence, celui qui voudrait développer l'intelligence de son bambin peinerait à trouver les outils nécessaires, car personne ne s'en préoccupe.
La plupart des hommes de cette planète ont choisi d'être des animaux, ne pensant qu'à manger et à se divertir de Dieu - en ce sens le travail est une invention merveilleuse -, et leur seul objectif est d'éduquer des enfants qui leur ressemblent. Hier encore j'en voyais deux se rouler dans une sorte de sable dont tous les chiens font leurs délices, sous les yeux impassibles des parents. En fait, chaque pas dans la rue est l'occasion d'assister à une scène de la vie quotidienne qui n'est pas à l'honneur de l'espèce humaine.
Heureusement que Sélénè me fait tous les jours un peu de lectio divina, pour notre édification commune. Cela dit, j'ai tout de même été surpris de retrouver chez Sainte Photinia, une ermite du désert, des thèses que n'aurait pas récusées le Général Philippe (à ne pas confondre avec Maître Philippe), concernant l'apparition miraculeuse des corps de gloire au jour de la Résurrection, sans aucun lien apparent avec le corps physique, et par la seule vertu d'on ne sait qui. Sans doute a-t-on affaire à une interprétation "sociale" des paroles de Jésus, laissant croire à tout un chacun qu'il aura la possibilité de se réveiller un jour avec un corps de gloire, sans savoir pourquoi ni comment. De tels dogmes ayant assurément pour fonction de préserver la paix sociale.
De fait, on peut se poser la question : est-il préférable de laisser croire à chacun qu'il est parfait et qu'il n'a rien à apprendre, attitude qui a pour effet de précipiter l'espèce toute entière dans l'abîme, mais tranquillement, ou de secouer les uns et les autres, ce qui ne se fait qu'avec des grincements de dents, mais qui permettrait d'éviter la catastrophe ? Pour prendre une image, si l'on voit quelqu'un s'endormir au volant, faut-il le réveiller ou non ? Il semble que les hommes spirituels aient décidé de laisser dormir tous ceux qui dorment, contrairement à Jésus, Bouddha ou Muhammad. Peut-être que les choses ont dépassé le point de non retour et qu'il est préférable de pousser ce qui tombe, afin qu'il n'y ait pas trop de ménage à faire à l'arrivée. Comme l'a si bien dit Ranjit Maharaj, il est cruel de donner un verre d'eau à quelqu'un qui meurt de soif dans le désert, cela ne fait que prolonger ses souffrances. Une fois que la grande majorité des gens seront morts, il sera sans doute plus facile de rééduquer ceux qui resteront et qui auront certainement retrouvé quelque humilité. En attendant des temps meilleurs, ceux qui veulent adorer Dieu fuient au désert.
Pour ma part, ville ou désert, je ne vois pas la différence".
















