Retrouvez votre serpent intérieur
Les serpents, comme les vampires et autres spécimens peu reluisants de notre espèce, sont des individus fascinants. Leur trait le plus fascinant, c’est que d’un point de vue conscient, ils ignorent tout de ce qu’ils sont et de ce qu’ils font, alors que si l’on examine leur stratégie, elle est incroyablement au point.
On en a un très bon exemple de ce double fonctionnement dans le film « Howard’s End ». Henry Wilcox, riche bourgeois égoïste, a jeté au feu les dernières volontés de sa femme, qui léguait sa maison à une amie, Margaret Schlegel. Plus tard, il se remarie avec ladite Margaret, et suite à un drame familial, se retrouve finalement à lui laisser la baraque. Par une indiscrétion, Margaret apprend la vérité. Demandant des explications à son « mari », il lui dit : « My poor Ruth, during her last days... scribbled your name on a piece of paper. Knowing her not to be herself, I set it aside. I didn't do wrong, did I ? ». A sa façon de le dire, il est évident qu’il se sent complètement coupable. Mais comme le dit un autre personnage : « It would never, not in a thousand years... enter that man's mind he'd done anything wrong ».
Les serpents sont semblables, et Scott Peck leur a d’ailleurs consacré un livre « Le chemin le moins fréquenté ». Lui-même, en tant que prêtre, est quelque part terrifié par ces gens, parce qu’il y voit le Mal. On peut par exemple relater le cas de ce père qui offre à l’un de ses enfants le fusil avec lequel son frère s’est suicidé. Et quand le second fils fait une dépression nerveuse, il ne comprend pas. Il pense que son fils est malade, il veut le faire soigner. Quand le docteur essaie de lui dire que peut-être il a fait quelque chose qu’il n’aurait pas du faire, il crie au scandale : « Quoi ? Comment ? J’aime mon fils, monsieur ! Je lui ai offert cette superbe carabine qui coûte très cher ! ». Et là le psy-prêtre a vraiment vraiment les boules, surtout que des familles comme ça, il en a vu pas mal. Et elles partagent toute une chose semblable : l’ignorance, mais une ignorance très spécifique.
Il est certes difficile de croire que quelqu’un qui fait un mal évident l’ignore. Et c’est d’autant plus difficile à croire que tout est calculé. Il y a là une intelligence maligne à l’œuvre, un enfant de 5 ans le verrait. Mais son porteur n’en est pas conscient. Elle est là, tapis dans l’inconscient, juste sous la surface. C’est là le point clé. La défense la plus efficace du démon, c’est qu’il se couvre du voile de la vertu, ou plus exactement d’un « vertueux ». Le vertueux ignore ce qu’il cache dans ses sous-sols.
Comme on s’en doute, le propos des serpents est de s’attaquer à des honnêtes gens, à des « innocents ». De ce fait, ils ont toutes les antennes et tous les radars nécessaires au repérage de leurs proies potentielles. Leur propos est-il de faire tomber l’innocent ? La réponse est complexe. En effet, si l’innocent tombe, le serpent se retrouve aussi malheureux que le parasite qui a tué son hôte. Cela ne l’empêchera pas de faire tout ce qui est en son pouvoir pour le faire tomber, mais on voit déjà que dans tous les cas, il souffrira, et c’est là le noeud de son problème existentiel. Si sa victime meurt, il se retrouve seul, et si elle lui résiste, il est frustré.
Je ne pense pas qu’il soit possible de les aider, sauf miracle. Comme on le voit dans Howard’s End, Henry Wilcox préfère gâcher sa vie, plutôt que reconnaître ses torts.
La question qui se pose est donc : comment réagir, quand on est attaqué par un serpent ? La meilleure réponse est : plus on a reconnu le serpent qu’on a chez soi – en fait, tout le monde en a un -, plus on reconnaît ceux qui se sont livrés à cette force obscure. En effet, la différence n’est pas tant entre ceux qui ont un serpent et ceux qui n’en ont pas, qu’entre ceux qui lui ont dit oui, et ceux qui lui ont dit non. Le problème, c’est que les honnêtes hommes n’ont en général pas davantage reconnu leur serpent intérieur que les malhonnêtes. Ils lui ont simplement barré le chemin, une bonne fois pour toutes. Ils ont décidé qu’ils ne vendraient pas leur frère, qu’ils ne mettraient pas leurs parents à l’asile, et qu’ils n’exploiteraient pas la crédulité de leurs enfants. Mais ayant rejeté radicalement le mal, il ne sont plus capables de le voir en eux. D’où le fait qu’ils se retrouvent systématiquement victimes, car ils ne le reconnaissent jamais.
(Comme on l’aura compris, je nomme « serpent » aussi bien l’intelligence maligne qui se tapit dans l’inconscient de chacun, que celui qui lui a laissé libre cours)
Au lieu de faire des stages « retrouvez votre sage/enfant intérieur », ça serait plus utile à la société de faire des stages pour retrouver son serpent intérieur, sauf qu’il n’y aurait pas beaucoup de candidats.
Qui, parmi vous, lecteurs, est au fait de tous les agissements de son serpent ?
Sul, par exemple (http://sulanjyo.skynetblogs.be/), reconnaît des torts, mais des torts humains : vouloir de la reconnaissance, vouloir de l’amour, détester celui qui l’a humilié, être en colère, mais au fond c’est toujours justifié. Il me semble que ça devrait aller plus loin que ça. Beaucoup plus loin. La fameuse réplique qu’on entend dans de plus en plus de séries : « Mais pourquoi tu as mal agi ? – Parce que je peux ». Il n’y a qu’un post qui révèle la chose : « Rêve victorieux ». Et l’interprétation, évidemment, diminue la portée du rêve, sa réelle signification. Il est plus facile de se considérer comme victime des émotions négatives, que comme source. C’est sûr que ça excite plus la sympathie et la compassion du lecteur. Quelqu’un qui a réellement reconnu ce qu’il avait en lui ne peut plus être touché par la « méchanceté » du monde. Je ne parle pas de dire « les gens ne sont pas méchants, c’est juste qu’ils souffrent », ce qui serait ignorer les intentions authentiquement démoniaques de certaines personnes et minimiser la portée de leurs actes, mais de voir les choses pour ce qu’elles sont. Il est facile de se confronter à la colère, à la haine déclarée, à ce qui se montre, mais la manipulation sournoise, celle de tous les parents aimants qui transforment leurs enfants en malades mentaux, des professeurs qui font rater leurs examens aux élèves sous prétexte de les faire réussir… ? Pour moi, il est là le vrai visage du mal, et personne n’en parle, parce que tout le monde l’a en soi, et qu’il faudrait commencer par s’en apercevoir.
















