L'ère des machines (1)
Je regardais la statue de Daniel qui se découpe sur la lumière du jour et cela me rappelait la conversation d'hier à Arcachon. Dans cette statue, il y a le sens d'une action, si ce n'est d'une mission. Il défend une ville, par exemple. Bon, on imagine qu'il n'est pas tout à fait seul, et qu'il commande une armée, ou un corps d'armée. Enfin, les détails ne sont pas très importants. La mission non plus, finalement (pourvu qu'il s'agisse de défendre de braves gens, et non pas le palais d'un tyran). Ce qu'il faut noter, cependant, c'est qu'il doit y en avoir une. Qu'il s'agisse de conduire une armée, ou d'être cordonnier, pêcheur ou forgeron, ou architecte, il est difficile d'engendrer un corps d'immortalité sur un néant matériel.
Pierre-Yves Albrecht dit qu'il manque un processus initiatique dans nos sociétés, j'irai plus loin : il manque une vraie société, tout simplement. Autrefois, quand il n'y avait pas d'industries pour confisquer la production, chaque village formait un tout, ou chaque personne était nécessaire. On avait besoin du cordonnier pour se chausser, du tailleur pour s'habiller, et on voyait bien que la nourriture ne poussait pas dans les supermarchés. Ce qui veut dire que chaque personne avait une place, et une place importante. Sans cordonnier, pas de chaussures, et même si les pieds sont moins nobles que la tête, ils sont absolument nécessaires. De plus, les rôles ne sont pas interchangeables, si on met le français à l'accueil, l'italien à l'organisation, l'allemand aux loisirs et l'anglais à la cuisine, ça ne le fait plus (ah non, ça c'est une autre histoire, mais le sens est le même). Bref, chacun pouvait avoir la sensation d'être absolument nécessaire, et d'être utile aux autres par un savoir-faire qui n'avait pas forcément été facile à acquérir. On pouvait parler de corps social, réellement.
Mais aujourd'hui, on devrait plutôt parler d'emplâtre social. La production est au mains de machines, et il ne reste plus que des gratte-papiers ou commerciaux tous interchangeables, chargés de vendre ce bazar dont 90% est parfaitement inutile d'ailleurs. Ma copine, qui est chanteuse, me disait l'autre jour : "chanter pour quoi ?" (en dehors du fait de gagner à peine plus que le smic).
Autrefois, un musicien, ça avait de la valeur. On n'avait pas de mp3, et si on voulait entendre de la musique, il fallait la faire soi-même, ou avoir des musiciens dans le village. Et même si ce n'était pas des grands virtuoses, ils pouvaient avoir la sensation d'offrir réellement quelque chose aux gens. Aujourd'hui, quand Joshua Bell joue dans le métro, tout le monde s'en tape, alors que c'est un virtuose internationalement connu. Pourquoi ? Parce que sur internet, on a tout ce qu'on veut. Alors vous imaginez, votre voisine chanteuse... où est l'intérêt, alors que sur youtube vous avez Maria Callas et Nathalie Dessaye ? Alors c'est bien, d'avoir tous ces grand interprètes à disposition, mais du coup, les petit ne peuvent plus exister. Ce qui veut dire aussi qu'un jour il n'y aura plus de grands. Il paraît que grâce à Lang Lang il y a des millions de chinois que se sont mis au piano, mais pour quoi finalement ? Combien d'entre eux seront un jour entendus par un public, et est-ce que les gens vont continuer pendant longtemps à entretenir des activités pour qu'il n'y en ait qu'un sur un million qui réussisse ? Ce un sur un million, qui va l'écouter vraiment ? Du peu que je constate autour de moi, lorsque tout le monde est mal vêtu, plus personne n'admire réellement ceux qui sont bien vêtus, parce que chacun est en train de se demander comment il pourrait devenir calife à la place du Calife.
On se plaint qu'on est dans une société d'assistés. Mais franchement, est-ce qu'il vaut mieux être au RSA ou vendre des voitures fabriquées pour tomber en panne le plus vite possible, ou passer sa journée derrière un guichet dans une pièce pleine de gens stressés ? Ou vendre du poison chez Macdo ? Hier je lisais le blog d'un architecte, il expliquait qu'on n'a plus le droit de faire des dalles de plus de 90cm de côté parce que les assurances n'avait pas fait de calculs pour plus gros, en somme ça n'existe pas. Donc si tu veux construire une place ou un port avec des dalles de 1m50, ça n'est pas possible, parce que si un vieux se casse une jambe là, la municipalité n'est pas assurée. Qu'il y ait toutes sortes d'endroits anciens faits comme ça, ça ne change rien, ça n'existe pas. Je ne parlerai pas des paysans qui ne peuvent plus planter ce qu'ils veulent, des fabricants de matelas qui doivent bourrer leurs matelas de produits toxique parce que la règlementation dit que ça doit mettre tant de temps pour brûler si on jette dessus un bidon d'essence et qu'on y fout le feu. Des tas de gens sont en train de devenir cinglés parce que tout le pouvoir est donné à des psychopathes qui se font représenter par des machines. Si vous avez un colis qui se perd, bon courage pour avoir quelqu'un au bout du fil. Et si vous avez quelqu'un, ça sera probablement une machine à visage humain. Il y a pas mal de films d'horreur où des aliens prennent le pouvoir sur terre. Ou une IA démoniaque. Mais quelqu'un a-t-il déjà songé aux robots crétins ? Quelqu'un a-t-il anticipé que le monde tomberait aux mains d'une armée de répondeurs téléphoniques ?
Suite dans le prochain post.
















