S’effacer dans la contemplation de l’autre
La vidéo sur la dépression, des conversations forwardées, d’autres vidéos encore, des séminaires, des articles, des conférences… tout me montre que les Occidentaux sont dans un état absolument catastrophique. Mais tous. Quand je dis catastrophique, ça veut dire avec des dysfonctionnements tellement énormes, que la « spiritualité », il ne saurait même pas en être question, même de loin. Ou s’il en est question, ça donne tout ce petit milieu complètement décalé dont je parlais hier dans un autre article. Y aurais-je échappé ? Point du tout. Quand je relis mes premières saisons de roman, j’en retombe à chaque fois sur le cul : »non mais ce pauvre type, c’est pas possible d’être dans un état si misérable, comment peut-on écrire des choses pareilles ? ». C’est vraiment un document intéressant, et effrayant en même temps. On me parle régulièrement de gens qui ont failli se suicider, je pense que ça me serait arrivé si je n’avais pas pris des mesures drastiques, ça me semble aujourd’hui une évidence. Quand je vois mes anciens amis de la muscu, je me demande d’ailleurs comment ils vont finir. Il y en a qui ont investi toute leur vie là-dedans – comme je l’avais fait à une époque -, maintenant ils approchent de la cinquantaine, sans enfants… qu’est-ce qui va leur rester ? Honnêtement quand je vois à quel point la vie est merdique quand on en est réduit à se chercher des occupations pour combler son vide existentiel, j’aurais fini par me dire que ça ne valait pas la peine. J’aurais trouvé ça trop insupportable de finir comme mes parents. Le drame maintenant, c’est de voir que ce qui est pour moi la définition de l’enfer absolu, c’est ce que d’autres appellent une « bonne » vie. Parce que pour eux, il étaient manifestement tombés dans l’enfer au carré, et que remonter d’un cran, ça leur convient bien – je parle de ceux dont il est question dans la vidéo sur la dépression, le conférencier lui-même, et beaucoup de ses amis, qui en étaient au point de ne plus pouvoir sortir de leur lit -.
On pourrait quand même se demander ce qui fait que les gens vont si mal. Quand je regardais la vidéo sur les gosses qui vont à l’école, je voyais les deux frères malgaches, et je me disais que ces deux-là ne deviendront pas dépressifs. Quand on emmène son petit frère à l’école dans des conditions pareilles, très difficiles, avec des dangers très réels, je crois qu’on en vient à s’aimer très profondément, et que cela crée une structure fondamentalement saine dans l’esprit. Quand on les voit partager la nourriture, faire des brochettes de sauterelles, on a l’impression qu’ils ne forment qu’un seul corps, que l’autre est vu comme une partie de soi. (Ce qui me fait d’ailleurs penser à un test qui avait été fait avec des gosses. Ils ont pris des enfants européens, ont placé une tablette de chocolat ou je ne sais quoi en disant que le premier arrivé gagnait la tablette, donc ils ont couru et le premier arrivé a pris la tablette. Mais avec les enfants africains, ils n’ont pas couru et ils ont partagé la tablette). Ces enfants vont ensuite relationner au monde de cette façon. Contrairement aux enfants Occidentaux qui vont devenir dépressifs parce que dans leur esprit, ils sont seuls, même en ayant frères et soeurs.
J’ai parlé avec plusieurs personne en leur disant que le secret du bonheur, c’était de cesser de penser à soi, et de ne penser qu’aux autres, mais ils m’ont tous répondu que ça ne marchait pas, et que penser aux autres ne les empêchait pas de penser à eux – jusqu’à ce commentaire qui parle de voir simultanément l’autre et soi-même, ce qui est une absurdité -. De fait, les Occidentaux ont cette attitude tordue, consistant à penser à la fois à soi et aux autres, en pensant que c’est cela, l’empathie ou la compassion ou je ne sais quoi. Tous mes amis ont confessé cette impossibilité de s’effacer soi-même. Il faut donc engendrer la structure qui nous fait défaut à cause de notre éducation, où l’on peut s’oublier complètement dans la contemplation de l’autre, et pas seulement de Dieu. Il peut s’agir d’un hérisson. En se perdant dans le hérisson, on fait descendre en soi la lumière divine qui lui correspond. C’est ainsi que fonctionne le voeu de bodhisattva. En se perdant dans la contemplation de la misère qui nous entoure, on fait descendre toutes les lumières divines nécessaires à la guérison de cette misère. Que cela fonctionne pour l’autre, l’histoire ne le garantit pas. Mais cela fonctionne pour celui qui contemple.
Ceci à mon avis ne peut être engendré qu’à travers la vision du yidam. Nous n’aimons pas assez les autres dans notre vie « réelle » pour nous perdre en eux. Si j’avais dû penser aux autres à partir de mon moi habituel, j’aurais fait comme tout le monde : je me serais regardé en train de penser aux autres, et je me serais dit que j’étais vraiment quelqu’un de très bien. Mais le yidam, lui, entretient une relation d’intériorité réciproque avec sa propre suite. Il est capable de se déverser dans les autres en s’effaçant totalement. Le héros de ma saison 10 recueille des scarabées et se perd dans l’amour qu’il éprouve pour eux, ce qui l’illumine à chaque fois d’une manière différente. Cela devient une telle habitude qu’il devient tout entier les misères du samsara, ce qui le fait devenir tout entier la lumière divine. « La Croix, c’est la Résurrection ». A force de méditer sur un tel être, cela crée une nouvelle structure qui devient naturelle. On se déverse dans ce qu’on contemple, ce qui fait qu’on devient naturellement ce qu’on contemple. On comprend d’ailleurs que c’est cela, la prière. Les gens croient que cela consiste à se poser soi, pauvre misérable, priant un dieu tout puissant qui va nous octroyer je ne sais quoi. Alors qu’en réalité, cela consiste à contempler la lumière divine et à s’y perdre. Tous les soufis le disent. Tant qu’il y a moi et Dieu, il n’y a que moi. Pour qu’il y ait Dieu, il ne peut plus y avoir moi.
















