Le mythe de la gratuité – au sujet de quelques lois spirituelles méconnues
Je pense qu’il existe un mythe de la gratuité, qui est exactement la réplique du mythe du « Dieu non sensible », largement répandu dans le christianisme et de là, dans le néo-advaita. Ce mythe, donc, dit que l’homme est Dieu, ou peut devenir Dieu. Je ne statuerai pas sur la condition des corps illusoires purs ou des corps d’arc-en-ciel que je ne connais pas, même s’il semble, d’après certains livres, que les bouddhas ne soient pas Dieu, et que Dieu ne soit pas une Personne. Se prendre pour Dieu, c’est croire que l’on puisse donner « gratuitement », que l’on puisse devenir « pur don », ce qui est la nature du Créateur selon la kabbale. Ce que j’en dis, c’est que l’ampoule ne peut donner de la lumière que si elle est branchée sur le réseau électrique, et que prétendre que l’homme puisse devenir « pur don », c’est confondre l’ampoule avec la centrale nucléaire. Mais quittons le domaine du mental et des raisonnements mentaux pour aller sur le terrain de l’expérience, qui est le seul domaine réel. Du point de vue de l’expérience, je peux dire ceci : durant des années (il y a pas mal d’années déjà), je croyais donner gratuitement. Sans attente de retour. Et d’ailleurs, j’étais effectivement sans attente de retour. Pourquoi ? Parce que je ne pouvais rien recevoir. Rien de valable, rien qui soulève ni l’enthousiasme ni la passion. En un mot j’étais mort, il m’était donc très aisé de donner. Le jour où on m’a volé mon scooter, ça ne m’a rien fait. Je pouvais parler parler parler, de toutes façons je n’avais rien à dire, j’étais un pur néant, je n’avais donc pas l’impression de perdre quoi que ce soit, et je ne regrettais jamais de l’avoir fait. J’étais comme tous ces gens qui se remplissent de leurs propres paroles et qui sont légion. En un sens je me donnais à moi-même, et d’ailleurs à qui d’autre aurais-je donné puisque l’autre n’existait pas ? Il n’y avait que moi. Tant qu’on ne possède rien, il est aisé de donner sans compter, et de penser qu’on est un être sublime. Le réveil survient le jour où l’on détient enfin quelque chose de précieux. Pas du faux dharma qu’on est allé pêcher chez un Rinpoche – celui-là, il n’y a aucun souci à le répandre à tous les vents -, celui qu’on a acquis à la sueur de son front. Celui-là d’ailleurs, on remarque qu’il a du pouvoir, contrairement à l’autre, et que ce pouvoir nous engage. Au sujet de ce dharma là, Shenphen Dawa a dit « Essentially the teacher is giving his or her life cord to you. Nobody gives their life essence away easily like that ». Plus cette chose-là acquiert de la valeur, moins on la donne facilement. Pour la bonne raison que l’ampoule a maintenant le souci de rester branchée à la centrale, de l’autre côté. C’est en réalité son unique souci, et il n’est pas mental, il est tout à fait physique. Ce qui est « bon », c’est ce qui lui permet de rester branchée, ce qui est « mauvais », c’est ce qui la débranche. A ce sujet Padmasambhava a dit : « Your view might be (not should be) as high as the sky, but your conduct (of view, meditation, and conduct) should be as fine as flour ». La « gratuité » je ne sais pas ce que ça veut dire au final, il n’y a que rigpa qui est gratuit (il y a aussi la Nature qui fait un gâchis absolument monumental du point de vue des individus, sauf que pour elle rien ne se perd, tout se recycle). Ce concept a été créé par les esprits des morts pour qui rien n’a de valeur, et surtout pas le dharma. Il y a une phrase que j’ai souvent lue, prononcée par les Pères du Mont Athos, mais il m’a fallu des années pour la comprendre. « Quand la bougie éclaire, elle se consume ». J’avais la croyance que le maître spirituel peut distribuer à tous les vents, parce que son énergie est infinie. La lumière divine est infinie certes, mais le corps de l’homme est fini, et lorsqu’il est enfin transformé en lumière divine, il n’est plus visible et ne peut plus agir sur les gens ordinaires. Le Père du Mont Athos est donc tel une bougie qui doit sérieusement calculer ses investissements, car sa matière est limitée. Je sais, pour l’avoir vu, que mon lama a dilapidé ses mérites au profit de ses disciples Occidentaux (qui n’en ont rien fait), et qu’il a perdu de la sorte une bonne partie de sa réalisation. Vous pouvez examiner la vidéo du Cheikh Nazim aux USA. Si vous pouvez voir les flux de bénédiction, vous constaterez qu’il donne très très peu. Il fait beaucoup semblant. S’il en avait à l’infini, il en distribuerait à tous les vents car le besoin est grand, mais ce n’est précisément pas ce qu’il fait. Dans le christianisme, il y a d’ailleurs des comptes précis, qui sont tenus par les entités dirigeantes. Lisez les vies des saints, et voyez ce marchandage récurrent : « A chaque fois que tu souffriras de telle manière, tu sauveras une âme. – Bon d’accord… ». On ne sait d’ailleurs jamais ce que ça veut dire exactement, « sauver une âme ». Les saints chrétiens peuvent se permettre de distribuer plus que les autres, parce qu’ils sont dans un système qui a été prévu comme cela, mais il faut bien voir ce qu’ils reçoivent en échange. Ils sont soutenus par des entités spirituelles dans cette tâche. Dans les autres traditions, c’est différent. Les quantités sont plus limitées. Namkhai Norbu explique quelque part que pendant une certaine période les maîtres de sa lignées n’ont plus réalisé le corps d’arc-en-ciel parce qu’ils enseignaient à trop de gens. Chez les tibétains, il est connu qu’une initiation se vide de son efficacité avec le temps (d’où la nécessité des termas). Chaque enseignement a un prix. Maintenant je ne prétends pas que ce que j’aie pu donner à d’autres ait eu grand prix, sinon j’en serais mort. Mais disons que plus la valeur augmente, moins on peut donner. Quand à ce qui est reçu en échange, je dirais que cela permet de refaire les réserves. Assez « étrangement », les disciples doivent s’occuper du maître, lui fournir logement, nourriture etc… y compris au Mont Athos. Cette obligation n’existerait pas si tout était gratuit. M’objectera-t-on que ce n’est pas pour le maître mais pour le disciple ? Là encore, les tibétains nous disent que si cela n’est pas fait, le maître meurt beaucoup plus vite. Surtout les tertöns, ceux qui sont au départ d’une nouvelle source de transmission. Pourquoi eux ? Et sachant que les maîtres sont rarement de parfaits bouddhas, alors cette coutume est « pour » les maîtres autant que « pour » les disciples. Disons qu’elle permet aux maîtres de se maintenir en vie malgré ce qu’ils donnent. Il ne s’agit évidemment pas pour les maîtres de se nourrir des disciples (quoique, il y en a pas mal qui le font, mon lama avait d’ailleurs tenté de le faire, et il avait même reconnu publiquement cette nécessité, sauf que « pour le bien des disciples » évidemment), mais il est assez évident que pour le pratiquant qui a l’intention de compléter ses pratiques, il doit y avoir un retour.
Donc, comme je le disais, ce mythe de la gratuité, est en réalité la traduction d’un état désincarné. Là où il n’y a pas de substance, tout est gratuit. Les idées mentales sont gratuites. Cette vue a un pendant, c’est la croyance que la grâce de Dieu n’est pas sensible et que ce qui est sensible n’est pas la grâce de Dieu. A partir de là, il nous faut marcher dans la foi pure où rien n’est senti, et nous imaginer que l’oraison faite dans la sécheresse est utile. C’est un discours qui convient aux morts, car de la sorte ils peuvent se faire croire qu’ils sont dans la vie divine. il est donc particulièrement répandu à notre époque où les zombies ont tout envahi. Récemment j’avais une discussion par mail : »A une époque, j’avais souvent des sessions dont je sortais avec mal à la tête, preuve indubitable que je me concentrais de travers, et que non seulement je perdais mon temps, mais je fabriquais des noeuds. Tu perds pas forcément du temps c’est aussi une façon d’apprendre … en se trompant je veux dire, c’est comme tout apprentissage au début tu ne peut pas faire l’économie de faire des noeuds, ça fait partie inhérente du chemin. Y a des temps incompressible d’errance qui sont les marches sur lesquelles on s’appuie pour progresser ensuite ». Cela ne semble pas bête à première vue. Mais dans les faits, on notera que les personnes qui disent cela le prennent pour excuse pour ne pas faire trop d’efforts et pour continuer à penser qu’ils sont sur la bonne voie malgré l’absence de résultat. C’est ainsi que le mythe de l’oraison-où-l’on-ne-sent-rien-mais-qui-est-utile-malgré-tout permet à des millions de chrétiens de ne rien faire pour leur propre salut avec la meilleure conscience du monde.
Pour finir, il faut distinguer les enseignements des transmissions. Les enseignements vides de transmissions ont un prix, ils ont une certaine utilité pour ceux qui peuvent les comprendre. Les transmissions en revanche ont une valeur incalculable, et c’est donc la chose la plus difficile à obtenir. C’est un pur acte d’amour, et il est vraiment très rare, car il coûte grandement à ce lui qui s’y livre. Comme dit Shenphen Dawa, celui qui transmet donne sa propre vie. Cela aussi peut-être repayé, d’ailleurs, et si ça ne l’est pas, il est évident que ça ne dure pas.
















