Les souris de l’âme
Quand j’étais jeune, je pensais que si les maîtres ne me prenaient pas comme disciple ou si je n’avais pas de visions de Jésus ou autre, c’est parce que j’avais commis des fautes terribles dans mes vies antérieures. Avec le temps, je me rends compte que la raison était toute autre : j’étais simplement quelqu’un de dramatiquement banal et sans qualités, comme tous mes compagnons d’infortune. On m’objectera que certains ont des maîtres, mais ce sont toujours des maîtres qu’ils ont choisi. Autrement dit, ils n’en ont pas, car traditionnellement c’est le maître qui choisit le disciple et jamais l’inverse. Un maître qu’on croit avoir choisi, c’est simplement quelqu’un qu’on met en position de profiter de nous, mais qui en réalité ne nous doit rien parce qu’il ne nous a rien demandé. Quand un Occidental devient disciple d’un lama tibétain, on remarquera que le lama n’a jamais rien demandé. Alors bien sûr, il profite, mais comme il estime que le dharma ne saurait être acheté par tous les trésors de la terre, il s’estime justifié à ne rien donner en échange. Par ailleurs il pense que le disciple accumule des mérites pour ses vies futures, car il est entendu que dans cette vie-là, il ne peut rien espérer. Le mieux qu’il puisse espérer, c’est de se réincarner en tibétain. Pour ce qui est des visions célestes, là aussi j’ai réalisé qu’elles ne sont accordées qu’aux saints (et aux gens pour qui un saint a prié). Alors certes, dans l’esprit de tout le monde, et du mien autrefois, le saint était quelqu’un d’un petit peu différent, mais pas tant que ça. D’ailleurs des tas de gens clament que Jésus ou la Sainte Vierge leur apparaissent. La différence avec les saints, c’est que ces visions sont fallacieuses (sauf dans le second cas cité plus haut). En fait, nous ne risquons pas d’en avoir de véridiques avant longtemps, car le saint est un être totalement différent de nous
« Mon frère et moi, disait Mme Vauthelin, nous avons couché dans la même chambre depuis notre plus jeune âge, et nos parents nous ont logés séparément quand j’ai eu douze ans et lui quinze. Depuis le moment où j’ai commencé à observer les choses autour de moi jusqu’à douze ans, jamais je ne l’ai vu une fois dans son lit. Il était toutes les nuits en prière, agenouillé sur un escabeau, se tenant sans appui devant la statue de Marie Immaculée. Elle était posée sur le manteau de la cheminée et éclairée par une petite lampe qu’il avait obtenue de notre mère. Je ne me suis pas réveillée une fois sans le voir dans cette attitude. Jamais, durant des années, je n’ai vu son lit défait. Peut-être s’est-il couché une fois ou l’autre : je ne le jurerais pas, mais je ne l’ai point vu couché une seule fois. Notre mère s’apercevait de temps en temps de la chose et lui disait : « Mais, mon enfant, la Sainte Vierge n’en demande pas tant que ça ! » Et pourtant, on travaillait dur, lui comme moi, dans la journée. Deux fois la semaine, nous allions ensemble vendre les produits au marché de Langres, chargés autant qu’on le pouvait ; lui, travaillait aux champs du matin au soir, et il cassait aussi les cailloux sur la route. » (Le Père Lamy)
Quand j’en serai là, je commencerai à m’inquiéter si aucune entité spirituelle ne m’apparaît, d’ici là je me doute bien que ma misérable carcasse ne vaut pas un kopeck à leurs yeux, et que je n’ai aucune aide à attendre pour écluser mon karma.
De ce point de vue, j’ai entamé une thérapie anti-souris. Suite à une conversation avec mon nouveau thérapeute, j’ai réalisé que les souris qui rongent mes cartons ne sont jamais que la contrepartie de celles qui rongent ma boîte mail. Certes, ces dernières m’ont permis d’écrire de nombreuses lettres, j’ai de quoi publier 3 volumes de correspondance, mais en me relisant, j’ai réalisé qu’il était temps de cesser de leur distribuer du chocolat. Par ailleurs je le vois bien, quand je copine avec les souris de la maison, elles viennent faire pipi sur mon bureau et s’exhiber sur le tapis en remuant la queue. Je retrouve des crottes absolument partout. Il y a là une familiarité qui n’est pas dans l’ordre naturel. Dont je suis responsable, je ne dis pas le contraire. Je me laisse trop attendrir, d’où la nécessité de suivre les recommandations d’un thérapeute spécialisé. Ses conseils sont simples : le chocolat, c’est pour les humains, pas pour les souris.
















