Tir à l’arc
Je me rends compte que progresser dans la pratique, c’est jour après jour, et qu’il ne faut rien lâcher – même si ça n’est pas un travail de la volonté. La volonté peut orienter l’effort en disant « on ne lâche rien », mais le travail lui-même n’a rien à voir avec la volonté, c’est toute la difficulté. Il faut trouver le moyen à chaque instant d’être le plus / le mieux concentré possible, et que cette concentration soit effectuée de telle manière que le lendemain, on puisse en faire un peu plus en dépensant la même proportion d’énergie relativement à ce qui est disponible. Etre conscient demande de l’énergie, mais on en a peu. Avoir de la volonté en demande aussi, ainsi que faire toutes les taches de la journée. Je ne sais pas pour les autres, mais pour moi, je suis comme un pauvre qui a 3 euros par jour pour manger, s’habiller, se loger, se chauffer etc… Je ne peux pas tout faire avec ça, il y a donc des priorités à établir, et c’est le plus difficile je pense, car selon la façon dont je m’y prends, le lendemain j’aurai 2,99 ou 3,01 – ça évolue lentement quoi qu’il en soit, mais sur le long terme, ça évolue clairement dans un sens ou dans l’autre. Sachant que la pente naturelle est la diminution.
Il y a des personnes qui par exemple essaient de faire un mantra toute la journée, ou de maintenir une conscience de la respiration par exemple. Pour moi, c’est l’équivalent de vouloir entretenir un château avec 3 euros par jour, c’est perdu. L’autre jour par exemple je voyais en cueillant des mûres que j’avais 2 solutions : soit essayer d’être petitement conscient de ce que je faisais dans la durée, soit l’être fortement quelques secondes par-ci par là. J’ai déjà essayé le petitement, il ne permet pas de progrès réel. Le fortement en revanche, permet un progrès, pourvu qu’on lui donne un réceptacle – c’est le problème. Le fortement, en fait, consiste à fabriquer un réceptacle qui sera plus consistant jour après jour – mais c’est là qu’il ne faut rien lâcher.
Kelsang Gyatso explique qu’au niveau du stade de génération, ne devons nous réveiller en imaginant que nous sommes Vajrayogini, et que le monde est sa terre pure. Ensuite nous devons nous laver en imaginant que nous sommes V, manger, marcher, travailler etc etc et finalement nous endormir, en imaginant que nous sommes V. C’est absolument hors de notre portée, qui que puisse être « V ». A force de tourner le problème dans tous les sens, il n’existe en réalité qu’une seule possibilité : constituer un ou une substitut de V pour qui nous éprouvons un amour très intense, et l’insérer peu à peu dans nos activités, en n’acceptant rien en-dessous de cet amour intense. Par exemple, si je suis « V cueillant des mûres dans la tiédeur », c’est que je ne suis pas capable de cueillir des mûres sous la forme de V, point final. Si j’insiste, je vais dissoudre mon récipient. Je dois donc trouver les moments qui me permettent d’être V pleinement. Au début, cela ne peut être que dans la méditation. Ensuite, on peut insérer des occurrences, en fonction de notre capacité. Ce qui manque toujours, c’est la concentration.
Si on n’a pas la bonne concentration, on détruit son récipient. Si on a la bonne, on le construit. On voit donc qu’une heure passée à essayer d’être conscient tant bien que mal est en réalité destructrice. C’est comme une heure passée à loucher en tentant d’y voir net. A la fin, on a juste appris à loucher, pas à y voir net. Mieux vaut 1mn où on a réussi à y voir net, et 59mn où on s’est occupé d’autre chose. L’expérience montre que le lendemain, on pourra voir net pendant 1mn30. Il faut vraiment arriver à trancher : si on fait l’effort, on le fait vraiment. Sinon, on ne le fait pas. Ou encore, imaginez deux archers : l’un qui pendant 1h va tirer n’importe où à côté de la cible, et l’autre qui va tirer 3 flèches dans la cible. Lequel va progresser ? C’est la méthode de l’oraison jaculatoire : une formule brève mais intense, régulièrement mais pas tout le temps. La prière du coeur, c’est un autre univers mille lieues au-dessus, c’est l’archer qui peut tirer dans la cible toute la journée. Le plus difficile, c’est de ne pas désapprendre, mais au contraire de se rapprocher toujours du centre. Notre esprit étant habitué à se « concentrer dans le néant » ou encore à vaguer dans le vide, il est très difficile de sortir de cette mauvaise habitude.
La plupart des gens, déjà, ne prendront pas la peine d’engendrer la figure qui leur permettra de tirer dans la cible de manière certaine, ce qui fait qu’il ne peuvent pas décider à intervalle régulier « maintenant je vais tirer dans la cible ». Le résultat reste aléatoire. On imagine qu’il est donc très difficile de devenir un archer si on dépend du vent, de la pluie, de son humeur etc… si on ne sait pas réunir les facteurs qui nous permettent un tir réussi.
Il faut savoir qu’à force de tirs réussi, il va se créer un chemin vers la cible, ce qui rendra la chose de plus en plus facile. Il faudra donc moins de concentration à conditions égales, ou moins de conditions à concentration égale. Et à conditions et concentration égales, on se rapprochera du mille. Ce qui veut dire que 1) la méditation devient plus profonde dans des conditions optimales 2) on peut méditer correctement avec moins d’efforts 3) on peut transporter le bon état en dehors de la méditation. Le but étant de pouvoir s’endormir dans l’état (ce qui veut dire rester conscient dans le sommeil profond si c’est fait correctement).
















