Au sujet de la prière du coeur
Je ne récite la "prière de Jésus" que tant qu'elle a un sens. Et pour qu'elle ait un sens, il faut que je souffre. Et pour que je souffre vraiment, il faut que je trouve matière à cela. J'en trouve de plus en plus, mais c'est un exercice qui au départ demande beaucoup d'effort. Je peux dire qu'en quelques semaines (voire quelques jours) les choses ont bien évolué. Ce qui est difficile, c'est de trouver la méthode. Se faire souffrir en faisant des travaux difficile, ça n'est pas évident car le travail physique a tendance à oblitérer la conscience, en sorte qu'on se retrouve vite à peiner comme une mule, et on ne sait même plus pourquoi. Les souffrances morales sont beaucoup plus intéressantes, mais il faut arriver à les déclencher. Je constate que c'est une question d'entraînement. On peut commencer par les "grosses" choses (se faire insulter par un ami, constater qu'on est au bord de la faillite, méditer sur les victimes de l'ebola). On constate qu'étrangement, il devient beaucoup plus facile de voir les petites choses qu'on ne voyait pas du tout auparavant. Tout à l'heure j'ai été assez perturbé par une sorte de mouche qui se battait avec une araignée, elle poussait des cris affreux (si si), au début je me suis dit que l'araignée avait bien le droit de manger, mais la mouche faisait tellement de bruit que je suis allé sortir la mouche de là, ensuite j'ai essayé de lui enlever la toile avec une pince à épiler, mais elle est morte en cours de route parce qu'elle avait été mordue je pense. Il y a aussi des impressions de plus en plus variées et précises qui ressortent de mes lectures. Le problème, c'est de se sortir de cette fichue neutralité de bon aloi qui est devenue notre mode de vie. Il faudrait que les plus petites choses passent soit du côté de l'agréable, soit du côté du désagréable, du côté de quelque chose plutôt que de rien, en tous cas. Ensuite, on peut aussi s'aider en ayant faim et en se privant de ce qu'on a envie de manger, c'est assez excellent comme moyen de se souvenir de sa misère, car ça peut durer des heures. C'est mieux que de manger trop de nutella et d'avoir mal au ventre (j'ai testé les deux). Ensuite il faut descendre là-dedans, y trouver un sentiment surnaturel, ce qui est aussi le fruit d'un entraînement. A ce moment, la prière du coeur aura un sens, parce qu'on aura des raisons de demander la pitié de Dieu.
Peut-être qu'il y a des gens qui arrivent à concevoir surnaturellement leur misère métaphysique tout au long de la journée. Pour moi je constate que c'est par moments seulement, et que ce qui me semblait le soir un sujet de larmes inépuisable me paraît très banal le lendemain matin. Il ne faut donc surtout pas laisser échapper les occasions qui se présentent.
















