L'accession au monde imaginal
J'ai constaté hier que je ne manquerai jamais de motifs de souffrance spirituelle. En effet, en lisant la biographie du Cheikh Al-Alawi par Martin Lings (un excellent auteur), je me suis demandé comment un médecin français, qui était certes un brave homme qui ne s'est finalement jamais converti à l'islam, a pu obtenir des entretiens personnels hebdomadaires avec lui, alors que des vrais chercheurs n'obtiennent pas le millième de cela. Le pire c'est que le Cheikh lui a proposé de devenir son disciple, mais ça n'a abouti à rien. Cela dit, il ne lui a pas "montré" non plus ce qu'il aurait pu lui montrer pour le convertir, du coup on se demande vraiment "à quoi bon ?". Il avait le pouvoir de le convertir, ne l'a pas fait mais lui a proposé quand même... Vu d'ici ça semble absurde. Quand je me dis que jamais je n'obtiendrai un seul entretien de cette sorte, ça me fait pleurer. Mais je réalise aussi que ce dont je m'imagine séparé est bel et bien dans mon esprit, si vivant que je peux m'imaginer en face du Cheikh Alawi et sentir que je reçois sa bénédiction.
En un sens, même si je rencontre un saint, je pleurerai toujours à cause de tous ceux que je n'aurai jamais pu rencontrer. Je n'ai plus qu'à invoquer le nom de Khidr, à qui Dieu a donné la possibilité de rencontrer tous les saints de toutes les époques, afin de développer le pouvoir imaginal nécessaire qui me permettra de les rencontrer aussi, à la mesure de ma capacité.
Cela aussi est un secret bien gardé, que tout se passe dans l'imaginal, auquel on accède par l'imagination vraie. C'est forcément un processus lent, car plus on imagine plus on perçoit, plus on perçoit plus on imagine etc... Cela commence par la déduction rationnelle pour se hisser peu à peu au niveau de la vision. L'an dernier par exemple j'avais déduit l'existence des anges du fait que je voyais tous les accidents plus ou moins mortels auxquels j'échappais tout le temps sans même m'en apercevoir, ce qui est le cas de tout le monde. Sauf que quand on commence à s'en apercevoir, on commence à prendre peur, car tout le monde n'y échappe pas. Mon oncle par exemple est tombé 3 fois dans des trous, la première fois en s'appuyant contre une porte derrière laquelle il y avait un vide de 3 mètres, il est resté je ne sais combien de temps dans le coma et s'est retrouvé hadicapé à vie. Et j'aurais tort de me dire quelque chose comme "moi je fais attention ça ne m'arrivera pas" car je vois bien qu'il a failli m'arriver plusieurs fois de me casser le cou dans des escaliers. Plusieurs fois aussi j'ai failli me renverser dessus des casseroles d'eau bouillante. Quand j'avais un scooter également, j'ai évité plusieurs fois de graves accidents, parce qu'une voix me disait de ralentir tout à coup à tel endroit, et quelques secondes plus tard une voiture déboulait à toute vitesse d'une ruelle invisible. En fait, au début de mes années scooter, je me suis fait de grosses frayeurs (à Paris), mais ensuite ça n'arrivait plus, parce que j'entendais cette voix beaucoup plus clairement. Bref. Après avoir admis sans conteste l'existence d'un ou plusieurs anges autour de soi, il arrive un jour où l'on commence à en avoir des aperçus fugitifs, comme des sortes d'éclairs dans l'esprit, et on voit que c'est tout à fait lié à la purification des canaux.
Il paraît peu probable qu'une personne qui penserait à des tas de sottises pendant la journée puisse avoir la perception de vrais anges, sauf s'il y a quelque part des trous dans son corps subtil (ce qui s'apparente alors du channelling, et là, il peut arriver le meilleur ou le pire). De ce point de vue, on connaît son état au moment de l'endormissement, lorsque tout ce qui était caché remonte, un peu comme la vase dans un étang. Plus on pratique, plus ce qui se présente est lié à la pratique, mais pour moi par exemple je vois que c'est encore assez obscur et mêlé de tout un tas d'impressions vaseuses. Par exemple on a la vision qu'on ouvre un livre et qu'on y lit un enseignement (dont on peut se souvenir si on ressort de l'état à ce moment là, qui n'est pas un rêve à proprement parler). A l'époque où je lisais Sri Aurobindo, je le voyais souvent dans cet état, mais je m'en souvenais rarement, et ce qu'il disait était toujours un enseignement. Cependant, le défaut de mémoire indique par lui-même un défaut de clarté. Maintenant, ça s'est transféré sur les sujets spécifiques du soufisme, mais nous sommes extrêmement loin des visions de lumière qu'on trouve chez les grands pratiquants. L'esprit atteint une zone plus élevée de l'intellect d'où il peut tirer des inspirations et des enseignements, cependant quand on compare ce qu'on voit avec le Journal de Ruzbehan, on voit le chemin qui reste à parcourir. Avec les anges c'est pareil, ils apparaissent comme des éclairs dans une nuit obscure, mais l'impression est déjà puissante. Il faut utiliser ces impressions pour purifier l'esprit, ainsi que toutes celles qu'on tire de ses lectures.
Par exemple, si la description d'un saint nous fait un certain effet, il faut s'imaginer en sa présence autant qu'on peut, essayer de clarifier cette impression au maximum, et en retirer toute la grâce possible. Il y a un temps pour cela, le temps que son empreinte reste en nous, car toutes ces choses mettent des empreintes impermanentes et cependant bien réelles dans l'esprit. Après c'est fini, on a perdu une occasion. Par exemple hier je me suis imaginé avec le Cheikh Alawi, aujourd'hui ce serait impossible. L'empreinte qui vient d'un certain chapitre du livre est comme une sorte d'ange qui est passé, a laissé une trace dans le sable. Aujourd'hui c'est fini, et si je relis le chapitre, je verrai les détails qui ont provoqué l'empreinte, mais elle ne se reproduira pas, même l'année prochaine. Peut-être que d'autres détails produiront autre chose, mais ce qui a déjà eu lieu ne se reproduira pas dans la même forme.
Pour cette raison, il est bon de créer un réceptacle, non pour les empreintes, qui s'effacent, mais pour les bénédictions qui proviennent des méditations sur les empreintes. Pour ma part, j'ai inventé un personnage imaginaire qui rencontre les saints que je ne peux rencontrer. Par exemple il a rencontré le Père Joseph l'Hésychaste du Mont Athos (sans grand succès malheureusement), et il a observé la vie du Père Porphyre lorsqu'il était avec ses deux anciens. Il a aussi vu à sa place le Vieux-Dimas lorsqu'il est entré en extase dans une église. Il était à la place du frère Léon qui a assisté à l'impression des stigmates sur Saint François d'Assise. Et hier soir il a eu un entretien (muet pour l'instant) avec le Cheikh El-Alawi. Il a aussi rencontré le Cheikh Hamallah, mais sous une forme immensément magnifiée par rapport à ce qui était décrit dans le livre (d'où l'on peut déduire une intervention surnaturelle, car de telles choses ne s'inventent pas), et ce nouveau personnage, qui dans son principe est un Parfait, est devenu le réceptacle de tout ce dont je n'ai pas conscience dans ce que je lis, mais qui pourtant se produit bel et bien à un certain niveau. Bref, l'imaginaire permet de créer des réceptacles de transmissions (ce qui est nommé dans le bouddhisme "êtres d'engagement", à savoir que leur rôle est spécifiquement d'être des mediums à la transmission de tous les bouddhas) à différents degrés, et leur interaction produit de nouvelles bénédictions, car ils ont une certaine perennité (bien qu'il faille les nourrir tous les jours), et une forte densité de substance. Grâce à eux on obtient des inspirations qu'on n'obtiendrait jamais par soi seul.
Si je lis la vie de Hallaj, je peux m'imagner assister à ces événements, mais je ne peux décemment pas m'imaginer vivre ce qu'il a vécu. Cependant je peux bel et bien imaginer qu'un de mes êtres d'engagement va le vivre, sous une forme modifiée, et il en ressortira une quantité de bénédictions qui étaient contenues en germe dans le texte, mais que je ne saurais faire ressortir en méditant directement dessus, même s'il en sort déjà de cette façon. Pour prendre un exemple passé et non futur, par la biographie de Tierno Bokar, j'ai obtenu beaucoup, mais en créant un Pôle imaginaire, j'ai obtenu infiniment plus : je me suis converti à l'islam, alors que jusque-là quelque chose m'en empêchait, l'impossibilité de concevoir Dieu à la façon de l'islam.
Il va de soi que la plupart des musulmans ne se posent pas la question de savoir comment ils conçoivent Dieu, ils en ont une représentation dont il ne leur viendrait pas à l'idée d'interroger les caractères spécifiques. Pourtant c'est ce qui fait la différence entre les religions. Dieu est le même partout, mais l'image générique qu'on s'en fait est différente, en sorte que les bénédictions qui en découlent ne sont pas les mêmes, ainsi que les mondes imaginaux et les modalités de la transmission initiatique.
Dans le bouddhisme Dieu est impersonnel, on pourrait dire que le bouddhisme met l'accent sur l'Essence au point même que beaucoup pensent que c'est une religion athée ce qui n'est pas le cas. Dans le bouddhisme, Dieu a ses Prophètes, qui sont d'une incroyable magnificence, sauf que nous ne pouvons les concevoir, et qu'ils ne sont accessibles qu'à travers des transmissions auxquelles les Occidentaux n'ont pas droit. Dans le christianisme, dieu est scindé en trois, ce qui a ses avantages et ses inconvénients. Pour moi, surtout des inconvénients, car je ne me suis jamais senti proche de Jésus en tant que Personne. Dans l'islam, Dieu est à la fois personnel et impersonnel, le Fils et le Père et le Saint Esprit sont une seule et même "chose", qui par conséquent est plus mystérieuse que le Fils, mais plus accessible que le Père, et infiniment polymorphe (cf le Journal de Ruzbehan). Je n'avais jamais pu concevoir une telle "chose" (qui ne tient ni de l'être ni du non-être, on ne peut donc pas dire un être, l'autre jour j'ai lu tout un texte où l'auteur se demandait si l'on pouvait dire que Dieu est une "chose", il semble que oui). Or si l'on ne peut se faire la moindre image générique de Dieu tel qu'il se présente dans l'islam, il ne se passera rien, et donc il n'y a pas motif d'être musulman. Et si l'on peut sen faire une, nos progrès seront en dépendance de la puissance de cette image, qui au final devient le corps d'immortalité (cf Henry Corbin). Bref, c'est cette image qui est apparue à travers le Pôle (sachant que par exemple "image" n'est pas synonyme de forme, quand on est bouddhiste, on peut et doit se faire une image générique de la vacuité, c'est-à-dire de l'Essence divine, qui sera un support pour atteindre la chose elle-même, une théophanie si l'on peut dire). Bref, c'est tout l'usage de la théophanie qu'il convient de "réaliser" si l'on veut être musulman avec profit (du moins si l'on aspire à la vis mystique), et aussi de ce qu'on va mettre derrière. Cela est, je pense, le fruit d'une transmission d'esprit à esprit.
















