La peur et l'espoir
Tout a changé de visage. En effet, je me suis dit finalement qu'il serait bien de trouver une tariqa, et je me rends compte que cette perspective a un effet tout différent de ce que j'ai pu expérimenter par le passé dans de semblables circonstances. J'ai fréquenté de nombreuses assemblées spirituelles, et espéré beaucoup des maîtres, dont je n'ai évidemment jamais rien obtenu. Bien que j'attendisse toujours quelque chose, il ne se passait jamais rien. Aujourd'hui c'est le contraire : bien que je n'attende rien, il se passe quelque chose. Je peux dire aussi : je n'attends rien parce qu'il se passe déjà quelque chose. Ou encore : il n'arrivera rien qui soit différent par nature de ce qui arrive déjà, je sais donc ce qui m'attend.
L'homme dont la vie est vide a toujours l'espoir que quelque chose vienne la remplir, mais si sa vie est vide, c'est parce qu'il a une attitude particulière (de défense) qui fait que rien ne pourra la remplir de toutes façons. Son attente sera toujours déçue.
Inversement, l'homme qui est tout nu (ou qui travaille à le devenir) prend tous les chocs de front, et ils sont de plus en plus puissants, en même temps que l'effet en est de plus en plus sublime. Ce qui me fait penser à la phrase : "Si Nous avions fait descendre ce Coran sur une montagne, tu l'aurais vue s'humilier et se fendre par crainte de Dieu". Pour recevoir le Coran, il faut être tout à fait dépouillé (de toute imperfection), ou encore : celui qui se dépouille reçoit des chocs de plus en plus puissants. L'homme ordinaire étant blindé ne reçoit rien.
On ne se doute pas de ce qui peut arriver quand on est blindé. On croit que le progrès spirituel consiste à développer une énergie de bien-être qui va nous rendre de plus en plus heureux et épanoui. Mais ça n'est pas ça du tout. Le progrès consiste à devenir tout nu en sorte que le froid et la neige, les coups et les épreuves, nous atteignent en plein. Toutes les émotions sont multipliées, mais comme elles ne sont plus refusées, et passent dans le canal central, et donc par le centre du coeur, et se transforment en lumière. On n'a pas idée du degré d'augmentation possible de ce processus, mais la phrase citée plus haut le dit clairement. Au final, c'est une force qui réduirait toute chose créée en poussière. Pour cette raison, il faut s'attendre à être réduit en poussière, pour autant qu'on suive ce chemin.
Tout à l'heure je me disais par exemple que si un ange venait m'annoncer que je vais mourir dans 3 ans, ce serait absolument terrible, mais que de ce fait même, cela me garantirait un rapide progrès. Cela n'aurait pas été le cas il y a quelque temps où une telle perspective n'était même pas envisageable. Je veux dire par là que le choc correct n'était pas possible. C'est une idée que j'ai déjà essayé de regarder en face, dans le meilleur des cas je me mettais à pleurer un moment, puis je m'endormais (la meilleure défense). On dit souvent que les gens à qui on annonce leur mort prochaine passent par un certain nombre d'étapes : le refus, la colère, l'acceptation. J'interprète cette séquence comme le fait que le choc a été absorbé par le blindage. Cela ne m'est pas arrivé évidemment, mais la seule perspective provoque déjà une réaction toute différente. Une souffrance très intense et tout à fait irrémissible en un sens, qui se transforme en quelque chose d'absolument sublime. Le sentiment puissant d'avoir raté toute ma vie, de n'avoir pas eu le choix, que ça sera raté de toutes façons, que c'est trop tard, que c'est foutu, et l'effet de tout cela est merveilleux. Bref, c'est une perspective que je vais cultiver.
L'idée de la tariqa c'est la même chose. On se dit que si on y rencontre un maître, il va nous découper en morceaux, et que si on n'en rencontre pas, c'est Dieu qui va se charger de le faire puisqu'Il le fait déjà. On va y passer de toutes façons, on y passe déjà, et on se sent comme la mariée pendant sa nuit de noces, terrorisé et content de l'être.
















