"Louer le Seigneur"
Si je n'ai pas répondu à G., c'est parce que je n'avais pas lu son long discours. L'eussé-je lu, je n'aurais sans doute pas répondu, car sa façon de percevoir est "symbolique ordinaire", à savoir qu'elle est totalement différente de la mienne, qui est énergétique (je n'aime pas du tout ce mot) et "symbolique imaginale". Le malentendu est donc structurellement obligatoire. Mais puisqu'un nouvel interlocuteur se manifeste, je réponds.
J'en profite pour définir le symbolique et l'énergétique.
Pour Swedenborg, tout ce qui est sur Terre est le symbole de ce qui est au Ciel. De façon similaire, je dirais que tout ce qui se présente à ma perception est le symbole de mes vents, canaux et gouttes. Soit l'on raisonne au niveau des symboles ordinaires, il y a des choses bonnes, des choses mauvaises, jolies et moins jolies, agréables et moins agréables, désirables et moins désirables... A l'opposé, il y a la substance des vents canaux et gouttes, où tout se décline en termes d'auto-libération (avec des degrés), c'est-à-dire de circulation de la périphérie vers le centre et du centre vers la périphérie, avec une infinie variété de phénomènes indicibles et indescriptibles mais tout à fait distincts. Et disons qu'entre les deux, il y a l'intermonde imaginal, qui est un monde de symboles qui n'ont plus les défauts de la perception dualiste.
Dès lors qu'on sort du mode "symbolique ordinaire", il n'y a plus d'objets. J'illustrerai la différence en parlant de Mère, que je suis en train de relire. Elle fait la distinction entre le "monde du Mensonge" où les faits ne correspondent pas au pouvoir de la personne. Par exemple un imbécile peut posséder une grande fortune, bien s'habiller, régner sur des millions de gens... Dans le "monde la Vérité" (celui des "êtres supramentaux"), on n'a que ce qu'on peut créer, il 'est impossible de s'aider d'objets extérieurs, car ils n'existent pas. Chacun a le pouvoir qu'il a, s'il est incapable de concevoir des habits, il sera nu, personne ne pourra lui donner des habits. S'il ne peut sortir de la Source de quoi se sustenter, il n'y aura pas de tomates à manger. Etc. Tout cela ressemble d'ailleurs fortement au monde angélique décrit par Swedenborg. Chacun donne le nom qu'il veut à ces sortes d'univers, pour moi je les appelle terres pures. Bref.
Quand on vit dans une terre pure - et l'on ne peut vivre que dans la sienne, quoi qu'en en pense - on ne vit plus dans le monde relatif, et les objets n'ont plus de sens, car tout devient l'émanation de soi. Je ne suis pas en train de dire que je vis dans une terre pure intégrale, mais je fais l'expérience tout à fait quotidienne que tout est créé par l'esprit. A un degré qu'un grand pratiquant jugerait ridicule, car par exemple je ne suis pas capable de prendre une autre apparence physique. C'est que, dans la hiérarchie des causes, je ne vois pas assez profond. Mais enfin, la tendance est là. Pour fournir une illustration : je croyais autrefois que pour méditer sur une musique, elle devait avoir certaines qualités spirituelles (comme la musique classique indienne par exemple), et que je ne pourrais pas tirer plus d'une musique que ce qui s'y trouvait. Conception totalement erronée, puisque ce qui s'y trouve, c'est ce que j'y mets. Mais au final, la question est très complexe, c'est la même question que celle de la constitution des terres pures. On peut trouver l'inspiration grâce aux autres êtres, mais la cohésion ne peut se faire que par son pouvoir propre + l'inspiration en réalité dépend aussi du pouvoir propre, de la capacité à percevoir. Par exemple, à notre niveau, nous ne pouvons percevoir des bouddhas. Bref, on en revient au fait qu'il n'y a pas d'objet ni de sujet, ni intérieur ni extérieur, et que c'est affereusement compliqué d'expliquer quoi que ce soit sur ces sujets.
Toujours est-il que dans cette perspective, "louer le Seigneur" revient simplement à permettre aux phénomènes de s'auto-libérer. Ce qui ne consiste nullement à les regarder faire, puisqu'observer un phénomène, c'est déjà créer une dualité. Cela consiste à coller le plus complètement possible à ce qui émerge, en sorte que le sujet et l'objet se fondent. C'est-à-dire qu'il faut détecter dans ce qui émerge, ce qui est adéquat. Je n'ai nullement la conscience qui me permet d'auto-libérer la totalité de ma perception, il me faut donc trouver ce qui fonctionne. Mais ce n'est pas une concentration, contrairement à ce que disait G. C'est une détente concentrée. Il ne s'agit pas de tendre la corde, ni de la détendre, mais de trouver l'union des deux. Et si rien ne marche longtemps, ce n'est pas parce que l'esprit est tendu, car il ne l'est pas, c'est du fait de l'impermanence des phénomènes.
Par ailleurs, on ne trouve pas ce qui fonctionne par le mode symbolique, mais par l'énergie (qui peut être déployée par l'intermédiaire des symboles). A savoir que si je vois un beau lama, il y a deux faces. La face symbolique, l'image. La face énergétique, le mouvement déclenché. Si je m'attache à l'image, j'ai tout faux, puisque l'image a tendance à se cristalliser en objet qui essaie d'acquérir une permanence. C'est ce qu'on appelle la saisie des phénomènes, et ça rate à tous les coups. A l'inverse, je peux suivre le mouvement de l'énergie, et là ça marche. Ce n'est pas très facile, car l'esprit a été totalement conditionné à créer des objets depuis le plus jeune âge. En effet, le premier obstacle auquel on se heurte est celui qui essaie de transformer l'énergie en objet. Je pourrais donc dire que "Louer le Seigneur", c'est ce mouvement spécifique qui essaie de faire en sorte que les phénomènes ne deviennent pas des objets, mais qu'ils restent intégrés à leur source. Le Lopön dirait simplement :"rester dans l'état naturel". Mais je trouve que "Louer le Seigneur" est une expression qui rend mieux compte de la chose.
Bref, c'est très difficile, c'est en réalité une lutte permanente pour éviter que "Dieu" s'effondre dans ses symboles, pour reprendre une expression de Stephen Jourdain, mais cette lutte ne peut être acharnée, puisqu'elle doit unir effort et repos, yin et yang. Dit autrement, il faut sans cesse unir les vents féminins et masculins, et sans cesse faire en sorte qu'ils ne puissent perdre leur connexion au canal central pour aller créer des phénomènes extérieurs qui seraient tout à fait indépendants de nous. De fait, ils le font, car je ne passe pas à travers les murs, mais tout est question de degré d'intégration et de finesse de vue. Dernière réflexion, on n'a pas 72 000 canaux, on en a autant qu'on en crée.
















