Occidentaux et tibétains
Après un petit détour par l'Orthodoxie, il s'est avéré que les vrais Pères Spirituels avaient probablement déserté ce pays, et que même à l'échelle de la planète ils devaient être rares. Sansd compter qu'au fond nous n'avons pas les "qualités" pour en rencontrer un. Je ne parle pas au sens moral, d'autant moins que je n'en cherche pas un. Cela dit, je m'étais dit que cela aurait pu être utile à d'autres, mais il s'avère que cela ne pourrait pas leur convenir non plus.
Bref, après moultes péripéties nous sommes retournés chez ce bon vieux Lopön pour une initiation, ce qui a été fort instructif. Par exemple, M* a discuté avec un moine occidental, ce qui lui a permis d'apprendre qu'il n'avait pas reçu plus d'explications que nous - j'en ai d'ailleurs déduit que les tibétains eux-mêmes n'en ont pas davantage. Il apprend le tibétain en se disant que cela lui permettra de trouver dans les textes tout ce qui lui manque, mais on peut déjà prévoir que ce que sera pas le cas. Car ce qui lui manque, ce ne sont pas instructions, c'est une certaine structure.
En effet, en regardant un documentaire sur des nonnes, j'ai pu constater que là-bas les gens ont une dévotion pour les Rinpoches que nous ne pouvons même pas imaginer. Parce que dès l'enfance on leur a dit : "Il y a des êtres divins qui marchent sur cette terre, ce sont les Rinpoches. Tu n'arrives pas à l'ongle de leur petit doigt de pied, ce sera une chance extraordinaire si l'un d'eux porte son regard sur toi, chacun d'entre eux à le pouvoir de te tirer du samsara si tu te dévoues corps et âme, mais n'espère pas cette chance, car tu ne la mérites nullement. Car ils sont des dieux et même bien plus, et toi rien du tout. Etc". Je n'invente rien. Ce discours se lit dans le regard et l'attitude de tous les villageois qu'ils croisent.
Donc, comme je le disais hier dans la voiture, on ne peut même pas dire que les Occidentaux manquent de dévotion ou de respect pour les Rinpoches. Car aucun Occidental n'a jamais vu un Rinpoche - cette structure énergético-mentale si particulière qui n'existe que chez les tibétains du fait de leur éducation / ces êtres divins qui arpentent la terre. Ils vivent dans un monde différent du nôtre. Dans notre monde, tous les gens se valent en dignité. Dans le leur, il y a une hiérarchie, et tout au sommet, au-dessus du trône de Dieu, il y a les Rinpoches et leur suite de protecteurs, dakinis et divinités.
C'est sur cette structure que se fondent les enseignements. Ce sont dans les plis et replis énergétiques créés par cette éducation que les initiations vont se loger. De même que si l'on veut apporter de la marchandise de Lyon à Marseille, il suffit de la déposer sur un bateau, et le Rhône la portera. Imaginez maintenant le même pays où le Rhône irait d'Est en Ouest. Prendre une initiation revient à déposer de la marchandise sur cette rivière en espérant qu'elle finira à Marseille. Sauf qu'on la retrouvera à Nantes, et qu'on ne le saura pas. Dans ce pays, Marseille n'existe pas, d'ailleurs, puisque le Rhône n'existe pas. Conduire de la marchandise à Marseille n'a donc même pas le moindre sens. Même si on pouvait prendre un avion, cela ne servirait à rien.
En ce sens, l'Occidental s'est construit autour de l'amour de lui-même et de la croyance en sa propre excellence. Si sa voie spirituelle ne le prend pas en compte, elle n'ira pas loin. Là-dessus sont survenus les new-age qui ont dit "vous êtes Dieu", pensant proposer précisément la voie qu'il fallait, mais ça ne marche pas non plus comme ça.
Si l'on y réfléchit, la différence entre occidentaux et tibétains ne concerne que l'objet. L'Occidental croit en sa propre valeur alors qu'il est nul, le tibétain croit aux Rinpoches, dont certains ne sont pas si divins que cela. Au final, c'est toujours la croyance en un pôle d'excellence, qu'il soit à l'intérieur ou à l'extérieur. Mais il n'existe ni intérieur, ni extérieur, ni pôle d'excellence dans l'un de ces deux lieux. Il doit donc bien exister une voie pour les Occidentaux, à ceci près qu'il ne suffit pas de simplement se prendre pour Dieu.
















