L'amour du prochain (lettres de la planète terre)
Mon cher Ram
Tu m'as demandé des nouvelles de Monsieur Pandore, hélas je ne crois pas que je pourrai t'en donner. En effet, je découvre que nous avons une façon assez différente de classer les objets conceptuels, et que par conséquent nous ne parlons pas la même langue.
Pour les objets physiques, il est assez facile de s'entendre avec les gens : personne ne range les bananes avec les tournevis. Mais pour les objets conceptuels ? Comment s'assurer que notre interlocuteur regroupe les mêmes objets sous les mêmes catégories ? Plus précisément, comment savoir s'il ne range pas des démons sous la catégorie de la Sainteté (de notre point de vue) ? Et d'ailleurs, comment savoir que notre propre classement est pertinent ? Toutes ces interrogations semblent appartenir au domaine du mental, et pourtant, je me rends compte qu'en fonction des classements qu'on effectue, ce sont des pans tout entiers d'imaginal qui apparaissent ou disparaissent. Les Saints chrétiens ne parlent par avec Guru Rinpoche, de même que les Rinpoche tibétains ne reçoivent pas d'enseignements de Jésus. Rares sont ceux qui sont capables de rencontrer imaginalement des Saints en dehors de leur tradition, bien qu'il en existe - et je pense que ce sont précisément ceux qui se sont défaits de leurs catégories mentales. Cela prouve assez bien que le mental conditionne l'expérience de Dieu, réputée être du domaine non-mental. Tout ceci pour dire que le terme "mental" est employé à tort et à travers, puisque tu le vois, ma conclusion n'a aucun sens. Il faudrait introduire la notion d'Intellect, et ensuite établir une continuité entre le mental et l'Intellect, car il évident qu'il en existe une.
Quoi qu'il en soit, Monsieur Pandore m'a appris que Nietzsche était le gourou de sa post-adolescence, et c'est à ce moment que j'ai compris que nous ne parlions pas la même langue, et que de mon point de vue, il avait rangé les bananes avec les tournevis. En effet, j'ai lu ce philosophe, et si maintenant il me fait horreur, je ne l'aurais pas renié du temps où j'étais Régent du Troisième Royaume. En fait, il a parfaitement décrit mon état de l'époque. Jouissant de tout comme un enfant, et parfaitement insensible au mal que je causais. A l'époque, j'avais classé les fourmis avec les termites, et les Dieux avec les Anges. Ma puissance, sans commune mesure avec celle des fourmis - pour la conditions desquelles j'éprouvais une tristesse tout à fait réelle - me classait parmi les dieux, et si j'écrasais quelque fourmi en marchant sur les chemins de ma vie, eh bien c'était ainsi, qu'y pouvais-je ? J'avais surtout décidé que je n'y pouvais rien, je m'en rends compte maintenant. Je vivais ma vie de Surhomme, je déployais ma Volonté de puissance, quant aux faibles et aux médiocres, ils n'étaient pas mon problème. Je me souviens encore de ma conversation avec le Frère Jean, tenue il y a dix ans, et j'en éprouve la plus vive honte. Je comprends qu'il ait été gêné. Jésus n'est pas mort sur la Croix pour que nous nous comportions de cette manière les uns envers les autres.
Celui qui se comporte ainsi ne fait rien d'autre que se nier lui-même, tout en s'imaginant affirmer l'Unicité. Mais il n'y a que Dieu qui soit en état de se louer lui-même de cette façon, et de la part de la créature, c'est une tragique erreur de se comporter de la sorte, à moins que l'objectif ne soit de se fondre en Dieu et de nier le sens de la création. Le Dieu des hindous ne s'en offusquerait nullement, je le sais, mais celui des chrétiens ne serait pas du tout de cet avis. Et maintenant, si je me demande ce que je désire, il est un fait que je ne désire pas me fondre en ce Dieu (impersonnel ou non) qui crée et qui détruit des mondes entiers sans ciller parce qu'il est trop au-dessus d'eux. Je veux aimer, et pour aimer, il faut être deux. Mon Dieu ne peut être que le Dieu des chrétiens qui s'est abaissé au point de se faire homme, à la rigueur le Dieu de l'Islam qui se détourne de sa création pour qu'elle puisse subsister sans être consumée par la lumière de l'Unicité, et lui donne des Saints pour lui permettre de Le connaître, et la contempler à travers eux.
J'ai déjà connu la béatitude de l'Un sans second, et il est certain que cette voie me serait plus facile, compte tenu de mes innombrables péchés. J'ai vu des Saints se détourner de moi à cause de mon passé, j'ai connu la solitude d'Iblîs qui demeure seul face à Dieu et j'aurais pu m'y complaire - mais s'il demeure, n'est-ce pas un mensonge ? Quelle créature peut demeurer seule face à Dieu ? Soit il n'y a que Dieu, soit il y a toute la multiplicité de la création. Il ne peut exister de demi-mesure. Celui qui se tient seul face à Dieu ne contemple que sa propre grandeur.
Alors quoi qu'il m'en coûte, je préfère l'autre voie, celle où toi et moi pouvons nous aimer sans nous confondre, et même si je devais être rejeté de tous, je ne changerai pas. Tous les jours je prie pour ceux à qui j'ai fait du tort, et cela me rend plus heureux que tous les samadhis.
















