La compassion véritable
Je crois que je suis en train de découvrir la compassion. Pas celle qu'on essaie de faire venir poussivement en méditant sur les 6 lokas, la vraie. Ce qui me fait dire que c'est la vraie, c'est qu'elle est l'inverse de l'autre. Elle ne vient pas en méditant mais en croisant des gens dans la rue. Alors que la fausse venait en méditant et disparaissait en croisant des gens dans la rue, ce qui tout de même est un peu bizarre pour de la compassion. Par ailleurs ça correspond aussi à ce qu'en disait C* Rinpoche, que c'est sur la base de sa propre condition qu'on a de la compassion pour les autres, à l'époque je n'avais pas compris ce que ça voulait dire, ou du moin je l'avais compris d'une manière tout à fait étriquée. Par exemple, quand je voyais un gamin se faire crier dessus par sa mère, je me mettais à sa place et je me disais que le pauvre devrait être triste parce que moi-même je l'aurais été etc... ce qui est parfaitement idiot, car le gamin n'a pas le même karma que moi et ne réagit pas forcément de la même façon. Maintenant c'est quelque chose de beaucoup plus direct. C'est sur la base de ma condition existentielle, assez bien décrite chez Henri Corbin, d'un Nom Divin qui soupire à sa propre existentiation d'un côté (aspect divin) et d'un être qui est la manifestation plus ou moins claire de ce Nom (aspect créaturel), que j'éprouve de la compassion pour les autres, non parce qu'ils se font engueuler par leur mère ou qu'ils sont en chaise roulante, mais parce que je vois à quel point leur Nom divin doit soupirer de l'absence totale d'existentiation, à cause de leur vie complètement idiote. Ce qui rend infiniment plus triste que de voir un handicapé sur une chaise roulante. On se rend compte que le handicap n'est absolument pas son problème, ou qu'il est le dernier de ses problèmes réels. Son vrai problème, c'est l'absence de sens de sa vie, qui saute totalement et immédiatement aux yeux. Et le fait qu'elle n'en aura jamais. Même le gamin qui a toute la vie devant lui, on se dit qu'il faudra un miracle pour qu'il croise le dharma pour de vrai, mais qu'en réalité il a toutes les chances de devenir comme ses idiots de parents qui ont passé leur vie en activités totalement vaines, et que ça va continuer sur des générations et des générations. C'est une perception absolument directe, la preuve c'est qu'il n'est plus possible de la retrouver une fois qu'on est rentré chez soi. Le résultat c'est qu'on a tout le temps envie de pleurer quand on regarde les gens, car on ne voit absolument pas comment ils pourront être heureux un jour, et qu'on ne peut rien faire pour eux. Ce qui au niveau de la pratique est drôlement efficace. Du coup on comprend pourquoi Shantideva et d'autres ont tellement insisté sur la chose. Au lieu de faire des pranayamas fatigants, on sort se promener et on a quasiment le même résultat juste en regardant les gens, ou les animaux, les canards, les cygnes... C'est vraiment la voie facile, sauf qu'il ne faut pas craindre d'être triste, ce qui n'est pas un problème si la tristesse a été amenée sur la voie.
Du coup ça remet en perspective pas mal de choses. Par exemple J* m'avait un jour qu'il avait ressenti une compassion incroyable en voyant un petit vieux éclopé et qu'il aurait donné sa vie pour que le pas suivant lui soit moins pénible. Que ça lui avait explosé le coeur etc... Pour ma part j'ai l'expérience qu'on s'explose bien le coeur avec des émotions conceptuelles, beaucoup moins avec le véritable état naturel, sauf peut-être si on s'appelle Ste Thérèse. Je pense qu'il s'était fait un film sur la misère de ce petit vieux et sur son immense compassion à lui, ce qui lui a généré une forte émotion. Mais je ne vois pas en quoi le fait d'être à moitié infirme est une situation horrible, comparé avec le fait d'ignorer le dharma. S'il avait dit qu'il aurait donné sa vie pour que le petit vieux devienne un vrai pratiquant, là je dirais qu'il s'agit de véritable compassion. Autrefois j'avais aussi ce genre de sentiment quand je voyais une petite vieille qui mettait 5mn à faire 3 mètres et qui ratait la porte du métro si jamais elle ne s'était pas placée juste devant, maintenant tout ce que je vois c'est qu'elle s'est mise elle-même dans la merde en ne cherchant pas à avoir une vie qui ait du sens, et que c'est beaucoup plus grave de ne pas aimer Dieu que de ne pas pouvoir avancer. En tous cas je préférerais ne pas pouvoir avancer en aimant Dieu, que de pouvoir avancer en n'aimant pas Dieu. c'est pour ça d'ailleurs que j'essaie d'aimer Dieu tout en pouvant avancer, afin qu'il ne soit pas contraint de me mettre dans un fauteuil roulant pour que je me rappelle de lui.
Cela me rappelle aussi T* qui me disait qu'en regardant les gens il voyait leur nature de bouddha et que cela le rapprochait d'eux, sauf qu'on voyait bien qu'il n'était proche de personne, sauf d'une manière toute sentimentale. J'en ai maintenant l'explication, car la nature de bouddha des êtres ce n'est pas la première chose qui saute aux yeux, sauf si on a lu 100 fois qu'il fallait la voir et qu'on a conditionné son mental à l'imaginer partout, pour se convaincre qu'on est vraiment quelqu'un de très bien. Ce qui saute aux yeux, c'est combien cette nature de bouddha leur est inaccessible, à peine moins que pour un cygne ou un canard, et ça, c'est vraiment ennuyeux, parce que cela transforme leur existence en un néant total.
Bref, il faut arrêter de générer de la compassion idiote pour se faire croire qu'on est un grand boddhisattva, et essayer d'obtenir une vue claire de la situation des êtres. Cela me fait penser à ces cinglés sur les forums qui disent qu'ils ont de la compassion pour X ou Y Rinpoche, qui est si courageux malgré ses infirmités. Pour eux le malheur c'est d'être infirme, ce qui prouve à quel point ils ne comprennent rien à rien. Les maîtres sont les dernières personnes pour qui on devrait avoir de la compassion, quelque part c'est vraiment indécent par rapport aux êtres qui sont sans Dieu et qui souffrent vraiment.
Pour finir, on pourra me signaler que je me contredis d'un article sur l'autre, puisque je disais l'autre jour que la compassion consiste à ressentir ce qui se passe dans le corps de l'autre. Mais il n'y a aucune contradiction. Si un saint tombe par terre, son corps ne le ressentira pas de la même manière que si c'est une personne ordinaire. Quand c'est une personne ordinaire, on peut ressentir aussi le fait que cette souffrance n'a aucun sens, alors que quand c'est un saint, elle en a un. Il y a le cas particulier de Jésus. Ce qui donne un sens assez puissant à sa Passion et qui fait qu'on peut méditer dessus, c'est qu'à ce moment il était voilé, et qu'il ne pouvait plus percevoir directement le sens de ce qu'il faisait, afin de partager réellement la souffrance des êtres ordinaires. C'est cela qui fait que Marie a pu avoir de la compassion pour lui. Maintenant si c'est Gourou Rinpoche qu'on envoie à sa place, vraiment ça n'aurait aucun sens d'avoir de la compassion.
















