Ermite, le remède contre la solitude
Après notre visite quelque peu écourtée de Sri Tathata, nous sommes passés par Roquebrune-sur-Argens pour rencontrer le célèbre Frère Antoine. Je crois pouvoir dire que nous y sommes allés sans idées préconçues – en tous cas de mon côté, dans la mesure où j’ai une certaine capacité à oublier tout ce que j’ai lu ou tout ce qu’on a pu me dire sur quelqu’un, afin de laisser la personne libre de ce qu’elle veut être. En fait, nous sommes restés sans idées spécifiques jusqu’à la récapitulation de la rencontre, et c’est d’ailleurs là que nous avons eu une surprise.
Mais reprenons. Après une sympathique petite marche sous un soleil de plomb, heureusement tempéré par quelques bois de chênes lièges, nous découvrons enfin la grotte où loge Frère Antoine, presque au sommet du rocher. La vue sur l’autoroute est imprenable, et en pleine journée, le bruit est déjà très dérangeant. Nous n’imaginons pas ce que cela doit être la nuit.
Quoi qu’il en soit, Frère Antoine est assis sous sa « véranda » (devant l’entrée de son logis) avec 4 ou 5 personnes, tandis que d’autres gens cavalent un peu partout sur les rochers tout autour. Pour un ermitage, c’est probablement l’endroit le plus mondain de la région. Nous attendons le départ de ses visiteurs avant de grimper à notre tour le petit escalier en pierre qui conduit à la veranda et il nous invite à prendre place autour de la table, au milieu de laquelle se trouve une boîte en fer blanc pleine de gâteaux secs, exactement comme chez ma grand-mère.
A peine avons-nous échangé les salutations d’usage que deux enfants montent jusqu’à nous, accompagnés de leur monitrice. Frère Antoine leur offre un verre de coca-cola, il y en a deux litres sous le rocher. Après leur départ, nous sortons nos petits cadeaux, des paquets de thé exotiques soigneusement choisis dans un magasin spécialisé. Pas de chance, Frère Antoine n’aime pas le thé, et il nous fait savoir que s’il acceptait tout ce que les gens lui apportent, rien n’irait plus… Bref, nous comprenons que ce sera mieux si nous remportons nos cadeaux. Du coup, je me réjouis à l’idée de récupérer le thé à la cerise du Japon (je sais que je saurai me débrouiller pour le récupérer à l’insu de mes petits camarades, qui ne réagiront que lorsqu’il sera trop tard).
Je ne saurais pas vraiment rapporter la conversation, dont j’ai majoritairement fait les frais. Mais ma stratégie était simple : répondre à tout avec bienveillance et en ne voyant que le bien partout. Heureusement que j’ai fait cela, car si j’avais gardé mon esprit critique habituel, l’affaire aurait rapidement mal tourné. En effet, j’ai réalisé à l’analyse (six heures plus tard) que le gentil Frère Antoine n’a pas cessé d’essayer de me contrer, quoique je puisse dire. Par exemple, pour alimenter la conversation, je lui dis que je suis content de le voir car cela fait renaître ma vocation d’ermite. Il me demande si je suis déjà si fatigué de la vie, je réponds que ça n’est pas la question. Il me dit ensuite que je n’ai plus qu’à prendre un viager sur sa grotte, mais que le précédent qui a fait ça est mort avant lui, je lui réponds que l’autoroute m’en empêcherait. Là il fait remarquer que les gens qui veulent méditer en silence sont les « petits yogis ». Nous avons là un parfait exemple de ce qu’il a essayé de faire pendant toute la conversation. Soit je veux sa grotte et j’attends sa mort, ce qui est très impoli, soit je ne la veux pas et je suis un piètre pratiquant. Quoique je dise, je suis sûr de me planter. Par ailleurs, il émaille régulièrement la conversation de quelques plaisanteries pas très fines, qui n’ont rien de mauvais en soi, mais qui arrivent à point nommé pour éviter que l’échange devienne un peu trop profond.
Nous parlons de l’Inde et du voyage de Léo, il essaie de nous expliquer que Sai Baba est un faux-gourou parce qu’aucun vrai gourou ne ferait fouiller des gens à l’entrée de son ashram pour chercher des armes. J’objecte que Sai Baba n’a probablement aucun contrôle de ce qui se passe autour de lui et qu’il n’a d’ailleurs jamais voulu d’ashram, l’argument tombe dans l’oreille d’un sourd. Pour changer de sujet, nous parlons de notre tour des reliques (n’oublions pas que F.A. est chrétien) afin d’entamer une conversation sur les mystiques chrétiens, il nous répond qu’elles sont toutes fausses… Encore un flop. Pendant une heure et demie, il n’y aura pas moyen d’entrer dans le vif du sujet, Dieu. Quoique je dise, ce sera tourné en dérision, contré ou ignoré.
Bref, j’ai trouvé Frère Antoine très sympathique (puisque j’étais sur le mode bisounours), mais mon analyse, c’est qu’il a eu peur de nous. Nous ne sommes pas son public habituel, composé d’enfants, de gens du coin, ou de chercheurs spirituels naïfs à la recherche d’un grand sage. Nous ne le prenons pas pour un mahatma, et bien qu’il se défende de vouloir être pris pour tel, nous pensons malgré tout qu’il préfère avoir le beau rôle, de celui qui dispense les enseignements à un public émerveillé. Malheureusement, nous n’étions pas émerveillés, ni à la recherche d’enseignements. Nous voulions juste une rencontre amicale, et ça, apparemment, ça l’a désorienté. Il nous a servi le discours bien rôdé et pas très spontané dont il a manifestement l’habitude, sauf qu’en l’occurrence, ça tombait complètement à côté. Sur la fin, il nous a semblé qu’il commençait à se poser des questions, genre qui nous étions vraiment, mais il était temps de partir, et de toutes façons un nouveau visiteur venait d’apparaître, avec un four solaire qu’il a évidemment refusé…Une affaire assez triste au final.
Morale de l’histoire : si vous ne voulez pas finir abandonné de tous quand vous serez vieux, allez loger dans un rocher et dites que vous êtes ermite. Vous aurez des visiteurs toute la journée et vous ne manquerez jamais de rien.

















