Hier je discutais avec un ami qui m'expliquait que notre connaissance n'était pas fausse mais incomplète, dans la mesure où nous avions l'habitude de faire des généralités à partir de trop peu d'exemples.

Mais en fait, ça ne marche pas comme ça. Depuis la naissance (on le voit très bien chez les petits enfants), l'attitude ne consiste pas à examiner 3 exemples pour en tirer une loi générale, mais à postuler sa propre omniscience, c'est-à-dire à n'examiner rien du tout. D'où cette omniscience auto-proclamée est-elle supposée venir ? De l'opinion générale qui se transmet inconsciemment. Si on veut avoir une liste exaustive de tous les lieux communs colportés par les gens les plus ignorants, on interroge un gamin. Cette science infaillible ne lui vient pas de ses parents, car il dira facilement le contraire de ce qui se dit dans son foyer. Ça lui vient de l'école bien sûr, des diverses choses vues au cinéma ou à la télé, de ses amis les plus bêtes... On peut aussi supposer que ces opinions (et comportements) sont le produit naturel d'un câblage cérébral natif et commun à toute l'humanité. Par exemple, on voit une fourmi on l'écrase. On veut être le roi partout. On ne regarde jamais les autres par principe, ils n'existent pas. Le refus d'apprendre (peur de l'inconnu) est une donnée de base. Quand la gamine ouvre son cahier d'exercices, ce n'est pas pour apprendere quelque chose, c'est pour prouver son omniscience. Si elle décrète que 7+7=12, il est étonnamment difficile de lui faire admettre qu'elle se trompe. Depuis que je l'observe, je suis devenu bien plus pessimiste sur la nature humaine. Apprendre n'est pas du tout notre tendance naturelle, en sorte qu'il y a toujours le danger de s'arrêter en cours de route et de se contenter de ce qu'on sait déjà. Ce que tout le monde finit par faire un jour ou l'autre, sauf les vrais pratiquants.

La plupart des gens s'arrêtent vers 3 ans, une fois qu'ils savent marcher parler. C'est-à-dire que le reste, ils ne l'apprennent pas, ils l'attrapent autour d'eux passivement, sans se dermander d'où ça vient. Par exemple, il y a dans l'atmosphère l'opinion qu'il est possible d'aider des autres. Les parents aident leurs enfants, les médecins aident leurs patients, les thérapeutes aident leurs clients et ainsi de suite. Pourtant, l'expérience montre qu'en dehors d'aides très ponctuelles (soigner une jambe cassée, réparer une voiture, prêter un peu d'argent, donner à manger), l'aide est une pure fiction. Prenons par exemple les thérapeutes et coaches de toute sorte. Je ne les ai jamais vu aider qui que ce soit en dehors de choses très ponctuelles et faciles. Allez voir des forums sur les phobies. Les seuls sur lesquels ça marche, c'est les thérapeutes eux-mêmes qui en ont fait profession. Mais ceux-là ont-ils jamais été phobiques ? On peut se poser la question. J'ai connu un gars qui ne pouvait pas traverser un pont. Quand on habite à Paris, c'est chiant. Il est allé voir des tas de gens. Au bout de 10 ans ça n'avait pas changé. Il avait seulement progressé sur des points subjectifs et invérifiables (une croyance qui lui venait forcément des thérapeutes ayant intérêt à louer ses progrès pour justifier leurs honoraires). Sur le seul point important qui lui pourrissait la vie, rien n'avait changé. Et c'est toujours comme ça, en fait. Je ne me souviens pas avoir jamais vu un contre-exemple.

Je repense au Père J*, vieux prêtre orthodoxe très malade. Quand je signale au responsable du monastère que la pollution électrique des chambres des hôtes est énorme (40v/m), qu'il pourrait en être de même pour celle des moines, que pour un malade c'est peut-être un point important (dans son cas je suspecte Alzheimer, si c'était le cas ce serait crucial), et que je peux lui prêter l'appareil pour aller vérifier, il m'ignore. Il ne peut pas perdre 5mn de son temps pour aller vérifier un point qui pourrait changer la vie de son Père Spirituel - qui de son côté a l'air complètement perdu -. Et après ça vient vous prêcher l'amour du Christ ? C'est clairement un des points qui a contribué à me faire perdre la foi, au sens où les influences surnaturelles, elles ont disparu des derniers endroits où elles pourraient être. 
Ceci pour dire que déjà, la volonté d'aider fait souvent défaut, car des exemples comme ça, il y en a partout.

Mais même lorsqu'elle ne fait pas défaut, il y a bien peu de résultat. Les conceptions que nous avons sur l'aide à autrui ne sont pas partielles mais fausses, parce que jusqu'à preuve du contraire, il n'est pas possible d'aider autrui sur les points importants. Mais nous avons admis un jour que c'était possible et nous le croyons toujours. La lucidité ici consisterait à réaliser qu'on ne connaît pas d'exemples, à chercher de vrais exemples - s'ils existent - et à les analyser. Peut-être qu'ils se révéleraient de faux exemples, ou peut-être pas. 

C'est pareil pour tout. Notre connaissance initiale est mensongère par nature, car colportée, fondée sur du vent. Une fois qu'on a supprimé ce mensonge, on commence à regarder les choses, et là on entre dans une connaissance incomplète. Ce type de connaissance est très rare.

Si les gens examinaient les exemples, ça se saurait. On pourrait parler. Mais faites le test. Quand une personne vous présente une opinion, demandez des exemples. C'est une chose pratiquement impossible à obtenir.