Je discutais récemment avec un ami dont le principal problème est qu'il n'est pas trop créatif, sur le plan "spirituel" du moins, puisque matériellement il l'est assez bien. Nous cherchions une puissante explication occulte, résidant dans la course des astres ou l'agencement des forces cosmiques, mais en fait c'est beaucoup plus simple. Dès que je lui demande d'écrire un roman, c'est-à-dire d'imaginer quelque chose, il n'en sort que des clichés. J'en parle, parce que c'est finalement un cas très répandu. Acquérir une compétence matérielle, c'est devenir créatif. Que ce soit en bricolage, jardinage, construction de maison ou autre, le gars compétent c'est le gars inventif. Sinon c'est juste un mauvais ouvrier. Mais alors en spiritualité, la compétence, ce serait je ne sais quoi d'indicible qui nous rendrait tout à coup "réalisés". Comme si l'on pouvait espérer vivre une vie divine au milieu de clichés - pas ceux de maître Philippe, mais ceux de tout le monde -. Ça serait comme de vouloir vivre dans un palais divin où on aurait transporté avec soi toutes ses vieilleries, le poster de Johnny, le bureau Ikea, l'armoire de grand-mère, une vieille raquette de tennis, les photos de famille... et qu'on en mette dans toutes les pièces, sur tous les murs. Franchement, de quoi il aurait l'air ce palais ?  

Notre esprit c'est ce qui est censé devenir cette terre pure, ce palais de la divinité. Ce qui veut dire que par défintion tout ce qui est dedans doit être transformé en quelque chose de divin. Mais aussi de personnel. Il n'y a pas d'Ikea ou même de Roche et Bobois de la terre pure. Par définition, tout ce qui constitue notre palais, c'est nous-même, sous notre forme divine. La seule solution, c'est donc de nous demander ce que nous désirerions vraiment avoir dans notre palais. Mais on dirait que personne ne se le demande. Parce que finalement personne ne veut rien, sinon se contenter de sa petite vie médiocre, fût-il président de la République.

Alors certes, ce n'est pas le néo-advaita qui arrange les choses, en nous disant de ne rien vouloir parce que tout est déjà là. Mais en fait, on s'aperçoit que tout est déjà là uniquement lorsque l'on commence à créer sa terre pure, car effectivement, tout devient matière à cela. Ce qui ne veut pas dire que rien n'est transmuté. Si rien ne devait être transmuté, personne n'aurait besoin de revenir dans le samsara. Si l'on vient sur terre, c'est pour trouver du matériau pour constituer notre terre pure, et si l'on revient, c'est parce qu'on n'a pas réussi.

Bon, la plupart des gens ne veulent même pas savoir à quel point ils sont attachés à ce monde, ou plutôt ils ne voient pas à quel point ils y seraient attachés s'ils le voyaient vraiment. Parce que Dieu s'y manifeste, quand même. Alors si on le regarde pour de bon, on se dit qu'on ne va pas y couper, qu'on va être obligé de revenir, sauf si on peut emporter tout ça avec nous. On ne peut évidemment pas le faire sous sa forme brute, il faut transformer ce matériau en quelque chose d'exportable. Ce qui veut dire que l'on doit définir ce qu'on veut exporter. Une vieille me disait un jour "on n'emporte rien dans la tombe". Bien sûr que si. Mais quand, arrivé à la fin de sa vie, on déclare qu'on a eu assez d'une vie et qu'on ne reviendra pas, c'est qu'on n'a même pas commencé à comprendre pourquoi on était venu.

Quand on sait comment transformer le contenu de son propre esprit, on devient créatif, forcément, parce que ce ne sont plus des clichés qui se trouvent là mais des choses vivantes, un peu comme des plantes. Et les choses vivantes, ça fait des petits sans qu'on le leur demande.