Mon Père,

après avoir testé la méditation que vous m'avez indiquée, celle consistant à ignorer toutes les consolations d'une prière tournée vers le Christ, sa Sainte Mère et tous les saints, pour me tenir en enfer - celui de toutes mes perceptions contaminées et de l'absence de Dieu -, me voilà bien troublé par une conversation avec le Père Jacob, qui m'a dit que je me jetais sur une pente dangereuse, car notre seul salut réside dans la prière à notre Seigneur. Je lui ai rappelé la parole du Père Sophrony :"Tiens ton âme en enfer et ne désespère pas", mais il n'en a pas démordu. Aurais-je mal compris quelque chose ?

Mon cher ami,

Puisqu'il n'a pas plu à Dieu que la Sainte Montagne fût épargnée par la confusion et l'ignorance, je me vois dans l'obligation de vous rappeler ce qu'ont dit les saints Pères sur le sujet qui nous concerne. "Vous attendiez une parole de lumière qui n'est pas venue. Ou si elle est venue, vous ne l'avez pas trouvée. Et moi qui suis obligé de vous répondre : ce n'est pas dans la lumière d'une parole qu'il faut chercher la lumière. La lumière d'une parole c'est encore du créé, de l’éphémère, du néant. Si nous nous y attachons nous restons en route, nous n'atteindrons jamais le terme. Voilà pourquoi Dieu fait aux âmes qu'il aime la grâce de la leur refuser. Il les laisse dans la nuit. Et c'est la nuit qui devient la lumière : Et nox iluminatio mea in deliciis meis. La vraie lumière brille dans les ténèbres". Dom Augustin Guillerand Silence Cartusien.
Un texte qui tout naturellement nous ramène à Saint Jean de la Croix, concernant la nuit obscure. Et que nous dit-il ? Que nous devons libérer notre mémoire de toutes choses créées, naturelles ou surnaturelles, afin qu'elle puisse s'unir à Dieu. En même temps, il ne prétend pas que la prière faisant appel à une image de notre Seigneur soit mauvaise, mais je crois que nous devons appeler les choses par leur nom : ce sont des consolations. Plus généralement, je crois que l'on peut définir la consolation comme toute opération de la faculté imaginale qui fera apparaître des êtres surnaturels ou seulement aimables, dont on pourra noter que l'évocation est effectivement fort consolante. Vous aurez malheureusement noté que toutes ces consolations, pour douces qu'elles soient, ne font pas disparaître nos champs de bataille couverts de cadavres et nos caves pleines de monstres. En effet, ces consolations nous transportent dans un autre univers, un peu comme un palais magique qui serait construit au milieu d'une jungle obscure et qui n'empêche pas cette jungle de continuer à exister.

Ce qui signifie que le jour où nous nous sentirons assez forts, nous devrons aller affronter nos propres enfers, ceux que nous avons engendrés par notre refus de Dieu, et maintenus par notre fuite. Munis de la lumière divine certes, mais non d'images consolantes. Car vous avez vu finalement qu'il était possible de percevoir l'enfer dans l'église, pendant la Divine Liturgie. Si une telle chose est possible, c'est qu'aucune de vos prières n'a atteint le lieu où vous avez conçu l'enfer. Mais comme je l'ai dit, vous devrez être muni de la lumière divine, sous peine de vous y perdre. Et sous quelle forme, puisqu'il vous est interdit d'évoquer une quelconque image ? Sous la forme de l'être que vos prières auront engendré en vous. C'est avec ce corps qu'il faudra vous rendre dans ces lieux obscurs, non pas avec le vieil homme mais avec cet enfançon de nouvel homme, qui seul est capable d'aimer authentiquement. S'il a acquis du moins un développement suffisant.
C'est ici que l'espérance, deuxième vertu théologale, prend tout son sens. Renonçant à invoquer des images de Dieu qui ne peuvent être que fausses, nous nous tenons dans l'obscurité éclairés d'une lumière surnaturelle qui, pour autant qu'elle nous dévoile l'horreur de notre situation, nous permet d'embrasser les crapauds, qui se révèlent alors dans leur nature primordiale de princes charmants. N'oubliez pas de prier pour le crapaud du Père Jacob que votre esprit aura peut-être conçu suite à cet entretien.  
Avec tout mon amour en Christ.