Sainte Thérèse a inventé la petite voie, mais comme je suis incapable de la suivre, je me vois contraint d'inventer "la très petite voie", ou même "la plus petite voie". Parce que je ne crois pas qu'il sera possible de faire beaucoup plus petit. 
Contrairement au bouddhisme qui est fondé sur la justice (on reçoit selon ses mérites), le christianisme est fondé sur la miséricorde (on reçoit sans mesure avec ses mérites). Quand on s'y essaie, on se rend compte que le bouddhisme, ça peut marcher réellement si on peut faire 4h de pranayamas par jour, plus 4h de yogas, et puis 4h de méditation aussi. Je veux dire que le vrai programme d'un retraitant des grottes, c'est 12h par jour, du moins pour les débutants. Pour m'y être essayé, je dois dire que si on ne commence pas avant 20 ans, c'est un peu mort quand même, à moins d'avoir une nature exceptionnelle. Ce qui n'est pas du tout mon cas, et pas non plus mon rêve, en fin de compte. Mon yidam est le champion du sybaritisme. Il passe ses journées dans un fauteuil ou à se promener, entouré de jolies filles, il joue de la musique, et il fait toutes sortes d'autres choses agréables qu'il n'est point besoin de détailler.
Mais, me dira-t-on, le christianisme ne lui conviendra pas davantage (ainsi qu'à tous ceux qui rêvent de ce type d'existence), avec ses austérités, ses jeûnes et ses veilles.  C'est là où, me semble-t-il, il y a une petite confusion. Car soit l'on reçoit selon ses mérites, soit non. Les saints ont beau dire qu'ils ne méritent rien, il est évident que leurs mérites sont exemplaires, et que nous laissant intoxiquer par leur discours, nous en venons nous aussi à avoir une attitude bouddhiste (je ne parle pas de ceux qui s'imaginent être déjà au royaume des cieux et n'avoir rien à faire, ce qui manifestement ne fonctionne pas). C'est-à-dire que nous nous imaginons rapidement avoir toutes sortes d'obligations, confession, communion, chasteté, jeûnes, service aux pauvres et allez savoir quoi encore. Il serait logique de penser, en effet, que la terre pure chrétienne, source d'influx spirituel de cette tradition, que l'on peut encore nommer communion des saints ou Eglise éternelle, n'est accessible qu'à un certain nombre de conditions bien définies. En général, c'est ainsi que sont fabriqués ces endroits, afin que les voleurs ne viennent pas les piller. Et j'ai longtemps pensé que celui-ci ne dérogeait pas à la règle.
De fait, dix ans d'enquêtes et de pratique m'ont amené à comprendre que la grâce divine ne tombe pas au hasard. Elle tombe certes sur des incapables et des indignes, mais pas n'importe comment. C'est-à-dire qu'elle le fait par la prière des saints. Tel condamné à mort se verra tout à coup envahi par une dévotion délirante à la Sainte Vierge, grâce aux prières d'un saint. On connaît des exemples. Si on lit précisément toute la littérature, on trouve assez facilement que les gens qui ont reçu de grandes quantités de grâce avaient, comme par hasard, un saint dans leur famille, ou dans leur entourage proche. Et que ceux qui assistent à des miracles apprenent plus tard que tel ou tel a prié pour lui. Bref. 
De là, on en vient à déduire tout le système, mieux formalisé dans l'Orthodoxie que dans le Catholicisme. Si l'on veut recevoir la grâce (pour de vrai, et pas seulement dans ses fantasmes), il faut trouver un Père spirituel qui priera pour nous, et il ne le fera qu'à la condition que nous obéissions à tout un ensemble de règles très précises. Les Pères spirituels se faisant de plus en plus rares et leur influence de plus en plus discrète, nous en venons finalement à croire que l'obtention de la terre pure dépend de l'observation d'une règle (monastique en général). Surtout dans le Catholicisme où il n'y a pas ce système de paternité spirituelle. 
Ceci est évidemment faux. Ce qui me permet de le dire, c'est le grand nombre de gens qui suivent scrupuleusement une règle, qui y sacrifient toute leur vie, et qui n'obtiennent... rien. J'ai un ami qui a rencontré de ces moines au Mont Athos. Après une vie entière de service, ils sont vieux et aigris, et continuent cependant à croire que l'observation de la règle va leur valoir le paradis. Je ne sais pas lequel, mais j'ai des doutes, car ici sur terre, ils sont en enfer. Comment pourront-ils concevoir le paradis une fois morts, alors qu'ils ne l'ont pas vu de leur vivant ? 
La terre pure ne se donne pas automatiquement à ceux qui suivent les règles, on pourra donc imaginer, en suivant le raisonnement ci-dessus qu'elle ne se donne qu'à ceux qui suivent les règles, sous la direction d'un Père spirituel. A condition qu'ils soient qualifiés, parce qu'il existe des exemples pour qui ça n'a pas fonctionné. Aujourd'hui, on a autant de chances de réunir ces trois conditions que de gagner à l'euromillions. Tu parles d'une miséricorde divine. 
C'est en me morfondant dans mon lit (une posture plus agréable que zazen), en me disant que je ne réunirais jamais aucune de ces conditions, qu'une certaine vérité m'est apparue. A savoir que l'on peut réduire à deux le nombre des conditions pour bénéficier de cette terre pure. 1) En avoir la vision 2) se placer dans la sphère de la miséricorde, c'est-à-dire être conscient de sa totale indigence et indignité. 
Le 1) n'est pas si compliqué. Ce qui est compliqué, c'est de ne pas y associer des règles (généralement inconscientes, et véhiculées bien sûr par l'égrégore chrétien). L'homme par nature veut mériter : si je fais ça, Dieu va me donner ça. C'est plus rassurant que d'être un incapable. D'où le 2). Tant qu'on croit être capable de mériter quoi que ce soit, on produit autour de soi une carapace qui n'est pas très compatible avec l'influx spirituel de cette terre pure. Evidemment, notre esprit est vicieux. On peut croire avoir compris, sans avoir compris. Par exemple un ami me disait récemment "je sais tout cela" et trois lignes plus loin il écrivait "Le jeûne des Orthodoxes est le meilleur moyen de vivre vieux en bonne santé". Traduction :"Pour vivre vieux en bonne santé je n'ai pas besoin de Dieu puisque j'ai le jeûne". J'exagère un peu, mais c'est de cette mentalité dont je parle, sur laquelle l'Occident est construit. Et toute notre structure psychologique. "Je vais faire ceci et j'obtiendrai cela". A l'inverse, il ne s'agit pas non plus de tomber dans le schéma de la victime, qui ne marche pas du tout non plus. Parce que la victime estime au fond que par ses souffrances, elles mérite bien le salut. Job a-t-il jamais pensé une chose pareille ? Je ne sais pas ce qui est le plus difficile à obtenir, d'une vue claire ou d'un abandon à la miséricorde. Parce que les casseroles nous sont attachées dans le dos, pas par devant.     
Si on a bien compris cela, il sera logique d'en déduire que l'on peut tout à fait demander à Dieu la fortune et la santé. Si l'on se sentait coupable de les demander, c'est que l'on associerait des règles à l'obtention de la terre pure. Que l'on voudrait mériter, par sa noblesse d'esprit. Ce qui s'appelle de l'orgueil. Qui est la même chose que la carapace dont je parle plus haut.