Je continue à lire le Journal d'Asie de Thomas Merton. Les descriptions sont assez bien faites, on s'y croirait presque. Par contre, il ne donne guère de précisions quant à ses entretiens avec tout un tas de Rinpoches, y compris même le Dalaï-Lama. Et puis alors au milieu, on trouve cette page très étrange, où il nous explique qu'il est au même niveau que Chatral Rinpoche qui a déjà fait 30 ans de retraite à cette époque. Bon, Chatral a bien contribué à le lui faire croire, il faut dire que Merton est célèbre et des tas de gens l'écoutent. Alors forcément, s'il commence à dire plein de bien des tibétains, c'est un bon plan. Parce qu'à cette époque, ils en sont à chercher des endroits où s'établir, et de l'argent bien sûr. Du coup Chatral lui fait croire qu'il est quasiment au seuil de la bouddhéité, et il le croit. Ce qui, au regard du reste du journal, pose un petit problème. Par exemple il raconte des rêves dans lesquels il n'est même pas lucide, et pas des rêves exceptionnels d'ailleurs. Parce que bon, un grand maître doit avoir le droit de faire des "rêves" si c'est pour recevoir des termas, pourquoi pas, mais ce sont des rêves assez spéciaux. Sinon quelqu'un d'un bon niveau (et je ne parle même pas du seuil de la nouddhéité) ne rêve plus, puisqu'il est absorbé toute la nuit dans la claire lumière. En conséquence de quoi il y sera relativement absorbé le jour aussi. Il ne va pas s'énerver d'un rhume, de la brume, d'une montagne, et de toutes sortes de détails. Et puis son style dégagera quand même autre chose. Quand on a l'habitude de lire des saints ou des Rinpoches, il y a quelque chose de spécial. Alors que là, on lit juste le journal d'un gars assez ordinaire. Qui s'y croit à fond. C'est quand même un peu effrayant. En même temps, je ne sais plus combien de temps il m'a fallu pour comprendre tout leur système. Parce que je crois que Merton en est encore à s'imaginer qu'on peut atteindre la bouddhéité d'un coup d'un seul, comme par une sorte de grâce divine. Dommage en tous cas qu'il n'ait pas transcrit ses entretiens.
Tout ceci m'a d'ailleurs provoqué d'autres considérations. Je crois que le disciple qu'on fait payer (genre, les Occidentaux), ce sont les disciples non qualifiés. Parce qu'avec eux, on est absolument convaincu de perdre son temps, l'exposition des enseignements ne pouvant servir ni au maître, ni aux disciples, qui passeront leur temps à tout tordre dans tous les sens, sans jamais appréhender le sens correct. C'est une sorte de magie inversée, ou quoi qu'il arrive, c'est toujours à côté. Alors quitte à perdre son temps, autant être payé. En revanche, il semblerait totalement déplacé de faire payer un disciple qualifié, quand on y réfléchit. Ce qui en dit long quand même.
Sinon, je crois savoir pourquoi il n'y a pas tellement de corps d'arc en ciel chez les chrétiens. Cela tient à leur positionnement par rapport à la grâce divine, qui ne permet pas en fin de compte le développement de certaines facultés, ou difficilement. Je ne dis pas que certains ne sont pas allés au-delà, je dis plutôt que c'est assez difficile de dépasser le sens des instructions de tous les saints qui nous ont précédés.