Je me pose des questions. Je me rends compte que ce qui marche, c'est le contraire de ce qu'on nous enseigne dans tous les livres spirituels. A cela je trouve une raison : le développement spirituel a toujours été fondé sur la transmission de maître à disciple, ce qui falsifie toutes les données "naturelles" en quelque sorte. Un peu comme par exemple si on greffe un poivron sur un pied de tomate, la tomate ne peut pas prendre cela pour exemple. Car je crois finalement que ça revient à peu près à cela. Je discutais avec un ami, nommons-le Paul, qui est persuadé que l'on peut remplacer le mauvais Paul par un bon Paul, qui finira par faire disparaître le mauvais. Il me semble que c'est ce qu'on cru les croyants de toutes les époques, et finalement on voit le résultat. Je pense que Thomas Merton est un assez bon exemple. Il est intelligent, raisonnablement altruiste, conscient de pas mal de choses, instruit... et il croit mordicus que son "pécheur intérieur" a été balayé par le baptême, et ensuite sa vie monastique. Certes, il a cessé de gaspiller son temps en conneries et il s'est trouvé des activités utiles. Mais je suis en train de lire son "Journal d'Asie", écrit 20 ans plus tard disons, et on y trouve finalement le résultat prévisible de l'attitude consistant à croire que Dieu va s'occuper du mauvais. Bon, j'ai aussi lu "Zen tao et nirvana". Sa pensée est remarquablement imprécise, ainsi que ses facultés d'observation. Il tombe dans les lieux communs les plus communs, ceux qu'on trouve dans tous les livres spirituels et qui sont dramatiquement contredits par l'observation de la réalité. Il n'est pas non plus sorti du dogme chrétien de base (le Père aurait exigé "réparation" des péchés de l'humanité, ou encore c'est la prière des justes qui nous sauve de la colère vengeresse du Père qui voudrait s'abattre sur le monde etc on dirait qu'il s'est fait endoctriner par des apparitions mariales à l'usage du petit peuple) dont quand même la plupart des théologiens du XXè siècles sont sortis.  
Donc je reprends. Il croit que notre "nature" fondamentale, c'est le bien, l'amour etc. C'est vrai que c'est la nature de notre "esprit" ou être psychique. En revanche, notre âme charnelle (vital+mental) est vendue au démon dès l'origine et sa nature est de s'opposer à Dieu. Le corps, quant à lui, il fait ce qu'il peut le pauvre bougre. Donc la nature de l'être humain, ce qui fait que c'est un être humain et pas un ange ou un démon ou un animal, est-ce que c'est la nature d'un seul de ses éléments constitutifs ou la nature de l'ensemble ? Je crois avec Kitaro Nishida que ce qui fait le propre de l'être humain, c'est cette contradiction fondamentale. Il tire sa vie de Dieu, mais ne saurait être un individu sans s'opposer à lui. En tant que tels, nous sommes maudits et promis à l'enfer, et c'est seulement par une nouvelle création qu'on s'en sortira. Je veux dire que notre esprit, étant à l'image de Dieu, s'en sortira toujours, mais nous ne sommes pas notre esprit justement. Nous sommes cet ensemble instablme qui ne dure qu'une vie. Et d'ailleurs le christianisme l'a bien compris, qui ne parle pas de réincarnation. Ce qui se réincarne, on s'en fiche, ça n'est plus nous.
Alors certes, beaucoup le reconnaîtront, mais dirons que l'esprit est plus important que tout le reste. Honnêtement, ce n'est pas du tout ce que je vois autour de moi. Comme le dit Mère, il y a environ une personne sur un million dont l'être psychique est à l'avant. Les autres font les anges mais se comportent plus ou moins comme des démons. Pas forcément de manière visible, cela peut être seulement par défaut, en ignorant tous les autres et en ne s'occupant que de soi. Les prêtres, les bonnes soeurs, les moines, tous ces braves gens qui se croient sauvés et qu'on peut côtoyer facilement, ils ont tous évacué l'altérité. Chacun croit atteindre Dieu par le haut, comme une sorte de reclus qui sera touché par les lumières divines à partir du moment où il s'isole. Mais justement, notre nature nous impose de procéder autrement, et les saints ne sont vraiment pas de bons exemples, de même qu'un riche est un très mauvais exemple pour un pauvre. C'est par un processus alchimique que nous obtenons les vraies lumières, et non pas en nous vidant de tous. Si nous pouvions les obtenir en mettant le reste de côté, nous serions des anges, une fois de plus. Parce que cela voudrait dire que la chose est déjà incluse en nous. Or elle ne l'est pas.  
Ce que nous sommes fondamentalement c'est ce noeud auto-contradictoire, qui d'ailleurs existe aussi en Dieu, mais je ne vais pas entrer là-dedans. Lorsqu'on espère remplacer le mauvais par le bon, on jette le noeud, et donc notre nature propre. Il semble tout à fait impossible de réaliser de cette façon, car notre énergie nous vient de cette contradiction, à moins que quelqu'un d'autre nous donne toute l'énergie nécessaire. C'est la solution choisie par les traditions. Ce noeud étant plus ou moins indémerdable, on n'a qu'à greffer une tulipe sur une narcisse, et basta, on n'en parle plus. Ce serait la fonction du baptême, et on voit au résultat que ça n'est pas rempli du tout. Car ce qu'on voit autour de soi, ce sont des narcisses de toutes les formes, mais fort peu de tulipes au final. Si je regarde le contenu du Journal d'Asie, en plus de contenir assez peu de réflexions intéressantes, ce qui à mon sens montre assez bien une certaine superficialité de préoccupations (franchement la douane on s'en fout), il y a une perception complètement bisounours des gens. Par exemple il rencontre Chogyam Trungpa. Un roman, en principe. Eh bien non. C'est un homme charmant, plein de qualités etc... et tout le monde autour de lui est absolument merveilleux, d'ailleurs.
En déclarant que les gens sont charmants et merveilleux, on se décharge de la vision de leur souffrance, c'est évident. Ils vont bien. Ils sont sauvés, sortis du samsara. Et moi avec, bien sûr. C'est pratique.
Comme je le disais à un ami, il n'y a que les saints qui conservent cette vision de la contradiction de notre nature. Qui voient la profondeur du mal et de la séparation, et l'amour de Dieu. Tous les autres refusent cette perception, pour la remplacer par une terre pure artificielle, et à mon avis c'est la raison qui fait qu'ils ne deviennent pas saints. En effet, si tout va bien, en quoi a-t-on besoin de Dieu finalement. Je veux dire, si notre mal est relatif, et non pas absolu, on n'a besoin que d'un remède relatif, qui n'est donc pas Dieu. Dieu est utile seulement si l'on doit soulager un mal infini.
Bref, je prétends que chaque mal appelle son remède, et que si on n'a besoin que d'un médecin, ce n'est pas Dieu qui va venir. Dire "Seigneur Jésus Christ aie pitié de moi", ça n'a pas de sens si le problème est un simple mal d'estomac, ou même un mal à l'âme.