Je continue dans la bonne humeur. En fait ce sont des passages que j'ai écrits il y a 2 ans environ. J'ai remarqué qu'à chaque fois qu'on change de yidam, le nouveau est tout perdu et dépressif. Il lui faut du temps pour se construire. Donc là, le pauvre, il était au plus mal. Mais il a bien changé depuis.

Comme souvent ces derniers temps, j'avais annulé tous mes rendez-vous de l'après-midi, trop déprimé pour affronter la folie du monde, et je m'étais allongé sur mon lit pour contempler le plafond. Je pouvais passer des heures immobile, à contempler l'échec absolu de mon existence. Je ne pouvais distinguer la sortie de cette absurdité, ce qui était certainement logique, puisque je n'en distinguais pas non plus l'entrée. Le religions nous disent que nous sommes responsables de notre situation, et je les croyais volontiers, à ceci près qu'il m'était impossible de voir comment. Après ce que Daniel avait fait pour moi, avec mon nouveau régime à base d'air du temps, j'espérais que mon esprit allait s'éclaircir. De fait il s'était si bien éclairci que j'avais la vision totale de mon impuissance. J'avais échoué à établir une relation fructueuse avec Armina, et pourtant ce n'était pas faute de l'aimer. Mais je n'avais pas pu lui donner ce qu'elle attendait de moi, un sentiment de sécurité. Comment la faire se sentir en sécurité, alors que je suis moi-même totalement instable ?

Depuis que le sacrifice de Daniel m'a libéré de l'emprise de ma nature asûrique, j'ai ouvert les yeux sur un certain nombre de choses extrêmement déplaisantes. Des choses que je percevais depuis longtemps mais dont l'obscurité de mon esprit m'empêchait de tirer les conséquences. Par exemple, j'ai découvert que je suis seul. Plus exactement, j'ai découvert que je suis isolé de ceux dont je me croyais proche, et que les seuls dont je pourrais être proches sont ceux dont je me suis obstinément isolé. Mon père, par exemple. Je l'ai toujours pris pour un redoutable tyran, et il a si bien respecté mon désir qu'il s'est plié à l'obligation que je lui faisais d'être un tyran... comble de l'ironie. Rétrospectivement, je réalise qu'il n'a toujours voulu que mon bonheur, mais que je lui ai rendu la tache impossible. En revanche, tout ce petit peuple de sujets et serviteurs dont je me croyais craint et respecté... ils ont l'esprit si plein d'eux-mêmes qu'ils seraient bien en peine de m'y faire la moindre place. Leur auto-préoccupation atteint une telle ampleur que je ne suis guère plus qu'une ombre imprévisible et inquiétante qui plane au-dessus de leur tête, alors même que je leur ménage à tous une place tout à fait raisonnable dans mon propre univers. J'en suis mortifié. En revanche, je me souviens avoir existé pour ces jeunes elfes d'Akanishta lorsqu'ils m'ont fait don de leurs plus belles oeuvres, et je regrette de ne pas les avoir acceptées, parce que j'aurais maintenant un souvenir de ces êtres si charmants auprès desquels mon coeur soupire aujourd'hui, j'ai honte de le dire. Plus exactement, j'ai honte du mal que je leur ai voulu. J'ai honte de tellement de choses.

Je ne crois pas en Dieu tel que les religions en parlent. J'aurais préféré. J'aurais eu un être suprême à prier pour la remise de mes péchés, et j'aurais été soulagé. Mais il n'y a rien de tel. Il n'y a que moi, avec ma douleur d'avoir fait souffrir quantité d'êtres innocents. Dieu ne peut rien pour moi, pas plus que le soleil qui brille au-dessus de nos têtes. Son amour m'est acquis de toute éternité. C'est le mien, qui est loin de m'être acquis. Alors j'évite de penser à moi-même et je m'établis dans la pensée des êtres que j'estime plus aimables. Je pense beaucoup à Daniel, même si je crains d'avoir totalement gâché nos relations. J'ai trouvé en lui une gentillesse, une douceur... quelque chose qui aurait pu donner une inspiration et un sens à ma vie, après l'effondrement généralisé de mon univers. Mais voilà qu'il n'a pas remis le pied sur Almora depuis trois semaines, et tandis qu'une part de moi-même tente de me raisonner en me faisant valoir que le monde ne tourne pas autour de ma modeste personne, une petite voix ne cesse de me répéter que je suis la cause de cette absence, et cela m'occasionne une grande souffrance morale. Père dit souvent qu'il faut avoir les moyens de sa politique, ou la politique de ses moyens, je n'ai hélas ni l'un ni l'autre.

Ceci ajouté à mon nouveau régime, qui a les effets les plus désastreux sur mon humeur, j'évite au maximum de croiser les gens du Palais, et soit je reste cloîtré dans mon troisième étage sans recevoir personne, soit je m'éclipse par une fenêtre pour aller me mêler aux populations locales.