J'ai lu la biographie de Thomas Merton La nuit privée d'étoiles : Suivie de La paix monastique. C'est évidemment bien mieux que Jean Yves Leloup qui en comparaison semble être un enfant, mais au final, cela m'interroge sur le paradigme chrétien, et son pouvoir d'embrouiller les plus brillants esprits. Ce qu'on peut dire, c'est qu'avec Merton, on a quand même un peu le meilleur des cisterciens avant Vatican 2, mais ce meilleur me semble avoir sacrément dérivé. Ou alors les ordres monastiques n'ont finalement jamais eu pour objectif de produire des saints, et les saints se sont produits malgré eux. Parce que dans cet état de "liberté", qui nous est promis là, il me semble qu'il y a à la base un certain nombre de croyances fondamentales, qu'ils vont bien entendu appeler "foi", mais qui sont fort sujettes à caution. Je veux dire que si on commence à essayer de les vérifier, on se rend compte que ça marche pour certains, mais que pour d'autres c'est moins certain.

Par exemple, cette liberté vient de ce qu'on confie sa vie à Dieu, et qu'on n'a plus, en quelque sorte, à en assumer la responsabilité. C'est bien pratique en un sens, car cela permet de se défaire du pire fardeau de l'existence humaine - c'est le but - mais un peu trop à bon compte. Qu'est-ce qui lui dit que c'est bien Dieu qui l'a pris en charge ? Quand on voit qu'il est mort à 53 ans dans un hôtel en Inde à cause d'un ventilateur défectueux (un peu comme Claude François finalement), on se demande le sens que ça peut bien avoir. Par ailleurs, à la fin de son livre, il se plaint en termes à peine voilés. Il voulait être contemplatif, mais ses supérieurs ont finalement préféré l'utiliser à écrire des dizaines de bouquins pour faire de la pub à l'Eglise. A quoi sert-il de "sauver des âmes" au prix de celles qui les sauve ? Cela n'a strictement aucun sens. Qu'est-ce qu'on sauve chez ces âmes ? Disons qu'ils ont une vie un peu plus décente au lieu d'avoir une vie un peu moins décente, mais de toutes façons, à la mort, tous les éléments constitutifs se séparent les un des autres, et un peu plus ou un peu moins décent, cela ne nous met pas plus près du corps de gloire.

Bref, on a finalement un abandon bien pratique de sa propre responsabilité au mains de supérieurs qui ne sont pas particulièrement compétents pour sanctifier les gens, tout cela au nom d'un salut qui est proclamé comme étant acquis par ces moyens, mais même un Maurice Zündel aura finalement montré que c'est un voeu pieux. Quant à Dieu, il n'a probablement pas grand chose à voir là-dedans, bien qu'il y ait certainement des entités du surmental qui s'en mêlent. Mais pas trop quand même. Il est intéressant de voir aussi une certaine partialité, par exemple avec la "Petite Thérèse". Il lui confie son frère, qui est appelé à combattre pendant la seconde guerre mondiale, en nous affirmant qu'elle le protège efficacement et qu'il s'en félicite. Peu de temps après, le frère sombre dans une sorte de déprime (il bosse dans un bombardier), et puis son avion est descendu au dessus de la mer du Nord, et il meurt dans le canot de sauvetage. Apparemment pas en invoquant le nom de Dieu. Comme par hasard on n'entend plus parler de la Petite Thérèse. Donc on se demande finalement les grâces qu'elle lui a obtenues, ainsi que tous les autres saints d'ailleurs, puisqu'il nous explique qu'ils nous obtiennent toutes sortes de grâces.

Bref, je trouve un peu dommage de trouver une sorte de Christianisme méthode Coué chez un gars aussi intelligent. Car tout ce dont il se félicite, finalement, on n'en voit pas trop l'effet. Cela semble surtout l'effet d'une méthode bien établie pour faire croire aux gens que tout va bien. On prend leur vie en main, on les fait bosser aux champs, ou à écrire des bouquins, on leur dit que grâce à ça ils sont sauvés, et ils sont assez bêtes pour le croire, même les brillants esprits. Enfin, comme il le dit lui-même, aux champs on ne prie pas beaucoup, faut pas rêver. Aux champs on travaille, non pas comme les maîtres zen qui ont intégré l'état naturel, mais comme des ânes.

Finalement je préfère un Trungpa qui regarde quand même la vérité en face. Notre vie, c'est à nous de lui donner un sens, et personne ne va le faire à notre place. J'exclus le cas des saints, dont nous ne sommes pas, et qui sont manifestement guidés par d'autres puissances (qu'ils prennent pour Dieu, mais qui ne le sont clairement pas). Faire une vertu de l'abandon de notre responsabilité alors que cela tient plus certainement d'une sorte de faiblesse de l'âme, c'est de la mauvaise foi. Cela me fait penser à un ancien ami qui me disait qu'il préférait s'en remettre à ses confesseurs qu'à lui-même parce qu'il n'avait jamais su se diriger. Thomas Merton est dans le même cas. Mais personne ne sait se diriger, ça s'apprend, notamment en regardant les autres. Moi franchement ça m'arrangerait que des voix angéliques me disent "fais-ci fais-ça" en me donnant la force pour le faire et en m'assurant de la sainteté en cours de route. Malheureusement c'est à chacun de se talquer son karma.