Alors en écrivant le dernier article, j'ai compris pourquoi certains ne développent pas tellement d'intelligence éveillée malgré toutes leurs pratiques. C'est à cause de cette tournure d'esprit centrée sur soi.

Le pire, c'est les intellectuels qui retournent leurs idées toute la journée et sont incapables d'observer le moindre fait. Mais même quand on n'est pas un intellectuel, il semble que l'auto-préoccupation arrive à prendre beaucoup de place. Mon ex-ami-peintre était de ce genre. Il avait passé sa vie à pratiquer, et son esprit avait du mal à mettre ensemble plus de deux éléments à la fois, autrement dit il était hors de question de lui expliquer des points complexes de philosophie ou de théologie. Mais quelque part c'était étrange, parce que tous les Rinpoches y arrivent, or je suppose qu'ils ne naissent pas tous avec un QI de 180. Car il y a un moment où la théologie n'est plus de la théologie, c'est de l'observation du réel. Et le réel, est d'une complexité aussi inouïe qu'il est simple. On dit que plus un ange est élevé, plus il est "simple". La création est un "acte simple" (= tout est interdépendant), fruit d'une intelligence inimaginable. Mais comme il s'agit d'une intelligence, et non d'un heureux hasard, il est possible d'en attraper des bouts. En observant son oeuvre.

Ce n'est pas une question de QI, je crois que le mien a baissé car je ne suis plus capable de réfléchir de cette façon. Satyananda dit qu'avec la kundalini les parties endormies du cerveau s'éveillent, pour ma part je dirais déjà qu'avec toute la place qu'on fait en virant ce qui ne sert à rien, il y a la possibilité de devenir intelligent. Les deux ne s'excluent pas. Donc mon ami peintre qui passait ses journées à penser à lui-même et à sa propre histoire, il n'est jamais devenu intelligent plus loin que d'une manière extrêmement basique. Animale, presque (j'espère qu'il n'y a pas de nos anciens amis communs qui lisent ce blog...). Les animaux sentent toutes sortes de choses, beaucoup plus que ce qu'on croit. Pour autant, ils n'ont pas accès aux véritables principes, qui se situent dans la sphère intellectuelle. (Pas mentale). Mais cet ami, donc, est toujours plus intelligents que divers érudits croisés ici et là, des gens parfois reconnus. Car ceux-là, ils n'ont même pas commencé à s'apercevoir qu'il y avait un monde autour d'eux, et pas seulement des idées. Le génie au plan mondain peut être un parfait idiot au plan spirituel. Ici, on retrouve ce que Pascal avait énoncé, avec ses trois ordres.

Donc ce que je voulais dire, c'est qu'il y a divers degrés de développement de "l'intellligence éveillée", mais que son développement implique obligatoirement que l'on sorte de soi-même. C'est en outre de première importance pour la pratique. En effet, il est à la mode de croire que tout ira toujours pour le mieux en la matière, alors que l'expérience tend plutôt à montrer que tout va toujours pour le plus mal. C'est normal, puisque c'est un domaine qui nous est inconnu par excellence. Si quelqu'un n'a jamais fait de musique, il y a de fortes chances qu'il ne s'en sorte pas en autodidacte. Quelqu'un qui a déjà étudié un instrument peut en revanche en étudier un autre seul. Plus ou moins. Mais un peu. Le problème en spiritualité, c'est qu'on en est toujours au stade du débutant, d'un certain point de vue. A moins d'en être à la 3è vision de thögal et donc bien engagé, ce qui nous attend c'est comme un glacier. Bien joli à regarder de loin mais plein de failles en réalité. On ne les voit qu'une fois qu'on est tombé dedans, et il n'est pas si facile d'en ressortir. Il y a deux choses qui peuvent nous en préserver.

1) Un maître, et c'est pour cette raison que les tradition disent qu'on ne s'en sort pas sans maître. Ils disent plus précisément : quelqu'un qui a parcouru le chemin avant nous et qui donc connaît les pièges. Ça semble très secondaire quand on se croit malin, ou quand on croit que le bon Dieu va tout faire bien comme il faut pour nous.

2) L'exemple des autres. Je ne parle pas des traités qu'ils écrivent, ceux-là ne désignent jamais les failles, et encore moins les signes précurseurs. Ce sont toujours les mêmes choses qui sont décrites : la torpeur, l'agitation, le manque de force, l'endormissement, ou encore les péchés spirituels...
Tout cela ne rend absolument pas compte de ce qui arrive aux gens dont on peut lire les témoignages. J'en ai lu plein, de tous niveaux et de toutes sortes. Gopi Krishna, Solaris, Christophe Allain, JM Jutge, Satprem, Robert et Rachel Olds, Steve Jourdain, Eckhart Tolle, Alain Durel... ce qui les met dedans, c'est toujours la même chose. La prétention de croire que tout va marcher tout seul, dont il résulte un manque cruel de culture spirituelle. Très rares sont ceux qui ont réussi tout seuls. Même pour les "bons", c'est compliqué. Rudi a failli y laisser sa peau, il explique qu'il serait mort sans l'aide du Shankaracharya de Puri. Malgré sa mort mystérieuse, on peut lui laisser le bénéfice du doute. Mon ex-lama par contre s'est planté en beauté, il faut croire que ses maîtres son morts trop tôt. Simone Weil y a laissé aussi sa peau malgré ses immenses qualités. Je ne crois pas du tout que Trungpa et Deshimaru aient réalisé le corps illusoire à leur mort. etc.

Non vraiment, on a toutes les chances de se retrouver sur le carreau, et il ne faut pas croire tous ceux qui viennent raconter sur des forums qu'ils sont arrivés très loin, et qui déforment totalement notre perception de la réalité. Premièrement la forme contredit généralement le fond du propos, et si on revient dix ans plus tard ils n'ont pas changé. Quand ils ne sont pas pires. Et si on les remet en question, on se retrouve face à des êtres totalement ordinaires dans leurs réactions. Qui dans leur immense majorité ont tous le même défaut : les autres ne les intéressent pas, ou seulement pour les aider dans leur pratique qui est très solitaire.  

Je ne dis pas ça pour le plaisir de critiquer les autres, mais parce que, à défaut de maître, il n'y a réellement que leur expérience qui peut m'aider à cartographier un lieu où je ne suis jamais allé, et qui ressemble au labyrinthe de Robert Silverberg. Alors bien qu'il soit de mauvais ton de "juger les autres", il est impératif de déterminer ce qu'ils ont réussi à faire, ou non, et les causes et conditions. Il est donc nécessaire d'examiner ce qu'ils ont écrit au microscope pour en apprendre le maximum sur leur caractère, ce qu'ils ont fait, ce qu'ils ont reçu, et essayer de comprendre à quel moment ça a foiré, pour quelles raisons. Quant à ceux qui ont réussi, ils nous donnent d'autres précieuses indications. Je ne prétends pas que ça suffira, je n'en sais rien du tout. Mais je sais que ça aide sacrément.

Si je veux catégoriser un peu les choses, à la louche :

- 99% des gens qui sont dans la spiritualité sont des idiots utiles (à ceux qu'ils financent), qui n'ont rien à nous apprendre. Je met là-dedans tous les facebookiens avec des murs pleins de citations qu'ils ne comprennent pas. Ils pullulent dans les forums et se croient omniscients.

- 0,9% sont des gens qui ont clairement loupé une grosse marche, comme Padovani qui ne fait toujours pas la différence entre le vital et le spirituel, ou Satprem qui s'est complètement pris les pieds dans le tapis de la gourou-itude. Ils ont plein de choses à nous apprendre sur les erreurs grossières.

- Le dixième suivant est constituée de gens qui ont des fortes qualités, mais qui tout de même n'ont pas réussi. Je pense à mon lama ou Simone Weil, bien que mon lama ait atteint un niveau nettement plus élevé. Mais c'est pour dire qu'il s'agit d'une catégorie de gens dont l'erreur n'est pas si grossière que les précédents. Je mettrais dedans les Paul Florensky, Olivier Clément, Maurice Zündel... bref tous ceux qui ont vraiment compris et senti, mais à qui il a pourtant manqué quelque chose. Ils ont beaucoup à nous apprendre sur les erreurs plus subtiles.

- Chez les suivants, je mettrais des gens comme Mère et Aurobindo. Ils n'ont pas réussi ce qu'ils voulaient, mais ils sont quand même allés très loin. Est-ce qu'on doit mettre dedans des gens comme Adi Da ou Muktananda, ou Rudi, Saint Bonnet, Cheik Nazim ? Les cas sont très différents, mais je dirais qu'il y a une parenté, ne serait-ce que dans le nombre de disciples.

- Et au final, tous ceux qui ont clairement réussi, les Père Paisios, Dudjom Rinpoche etc.