En fin de compte je me dis qu'il y a fondamentalement deux grands types de personnes. Ceux qui sont tournés vers eux-mêmes, et ceux qui sont tournés vers les autres. Peut-être devrait-on dire les Narcisses et les Tulipes, puisque c'est de saison.

Donc les Tulipes, ce ne sont pas que les saints. Ce sont des gens comme Simone Weil, Jacques Lusseyran, Kenneth Jiyu, Soeur Marie-Paul Ross, et JP Brouillaud dont j'ai lu récemment la bio. Ce dernier cas illustre bien la différence avec les autres. Il est aveugle, il ne me paraît pas, personnellement, sur la voie de la sainteté, car il reste très vital, et pourtant, quand je repense à son livre, et donc à son univers, je vois des gens. Des gens qui sont aussi importants que lui dans le paysage, des gens qui le constituent. Lui, on le voit encore assez bien, en ce sens je le trouve plus proche de la ligne de démarcation que les autres que j'ai cités. Mais quand même il est résolument tourné vers les autres, il a compris quelque part qu'ils sont sa terre pure, si j'ose dire. Et d'ailleurs il le dit, que sans eux il n'aurait pu absolument rien faire. (Pour autant, ce n'est pas la cécité qui peut transformer les gens en Tulipes à elle toute seule. Jacques Semelin est un pur Narcisse, et j'en ai lu d'autres du même genre).

Et puis donc de l'autre côté, les Narcisses. Les Solaris, les JY Leloup, les Alain Durel, pas mal de gens qui se prétendent spirituels mais comment peut-on être spirituel si on ne parle que de soi ? Quand je me remémore leurs livres, c'est l'inverse des autres. Les gens sont là pour orner le paysage, mais ils sont finalement interchangeables. C'est peut-être ça le vrai critère. Dans un cas, on sent que les gens ont tous une valeur en eux-mêmes, alors que dans l'autre cas, ils ne sont là que pour valoriser l'auteur. Par exemple JYL parle de Jacques Maritain, mais il n'en parle jamais que par rapport à lui-même. JM lui a dit ceci et cela, il a ressenti ceci et cela en sa présence... Il ne nous parle pas des souffrances de ce brave homme, de ses difficultés, bref de ce qu'il est en lui-même. Il ne l'observe pas en soi, mais seulement dans son rapport avec lui. Or il était déjà très vieux, sans doute fatigué, avec certainement des soucis en rapport avec le monde... bref. Quand Lusseyran nous parle de la mort de Saint Bonnet, il nous parle de son état, c'est-à-dire de son humanité finalement. Et chez tous les Narcisses, on retrouve ce même mécanisme qui à la longue devient insupportable. On n'apprend rien de ceux qui les entourent. Autre exemple, quand Schmemann nous parle de Soljenitsyne, ils nous le décrit, et ensuite il essaie d'entrer en lui pour savoir de quoi il est fait, son héroïsme, sa passion du peuple russe, sa grandeur d'âme, mais aussi son côté buté, idéaliste, qui ne voit pas forcément le monde tel qu'il est. Bref, Schmemann s'efface pour nous parler de ceux qu'il croise, de la même façon que Lusseyran s'efface pour nous parler des hommes remarquables qu'il a croisé. Même quand il parle de lui, c'est encore pour parler des autres. 
Alors que chez les Narcisses, même quand ils parlent des autres, c'est encore pour parler d'eux. Et chez eux la spiritualité ne fait que renforcer leur ego. JYL ne s'en cache pas tellement, même si c'est pour dire que "maintenant ça n'est plus le cas". Mais on se demande comment c'est possible, vu que quoi qu'il ait fait, ça a toujours été le cas, et que les Pères qu'il a rencontrés n'ont pas arrêté de le lui dire. Pour ce que j'en sais la somme de quinze bananes ne donne pas des oranges.
Et alors c'est quelque chose, on le sent très vite, et même immédiatement. Et j'y deviens allergique, parce que ces gens viennent nous parler d'humilité, d'altruisme, de Dieu et de tout ce qu'on veut, mais en premier lieu, ils n'ont jamais effectué leur conversion, la seule vraie, qui consiste à regarder les autres au lieu de se regarder soi-même. Comment peuvent-ils parler de Dieu, puisque Dieu ne peut nous venir que par les autres ? Ou au moins par le monde, c'est-à-dire par l'extériorité. S'il pouvait nous venir par l'intériorité, l'incarnation ne serait pas nécessaire, et nous serions des anges.
Sans cette conversion, je crois qu'au final on ne peut brasser que des idées, et jamais voir les faits, puisque les faits sont de l'ordre de l'extériorité.

Cela me fait penser à la conversation que j'ai eue récemment avec un éminent érudit, qui est maintenant chrétien après avoir été bouddhiste. C'est un Narcisse, qui ne parle jamais que de lui, même s'il dit qu'il ne veut pas en parler (paradoxal, mais pourtant bien vrai). Il a évidemment échoué dans le bouddhisme, mais il s'est engagé dans le christianisme avec le même défaut de fond, et il y a toujours cette absence de lien avec l'extérieur. La forme est différente d'un JYL où les autres sont là pour nourrir son affectivité. Dans le cas de cet érudit, les autres sont là pour magnifier son intellect, mais c'est toujours le sien, il n'y a pas de place pour l'intellect de l'autre. S'il lisait cela, il se défendrait en disant qu'à notre niveau, on n'a pas idée de ce qu'il y a dans la tête des autres et que je suis un dangereux illuminé. Mais il ne s'agit pas tant de prétendre savoir que d'essayer d'y unir son esprit, qu'on réussisse ou non. Et puis d'ailleurs c'est le même qui va nous parler ailleurs de la "connaissance par connaturalité", chère aux théologiens. Bref.
Ensuite, on comprend pourquoi il se demande à quel niveau vient la connaissance des principes généraux, inquiet sans doute de ce qu'elle ne lui vienne pas. Parce qu'elle ne lui vient pas, et ne peut pas lui venir du fait de sa structure. Donc il estime avoir atteint un certain niveau contemplatif, peut-être a-t-il toutes sortes d'expériences décoiffantes, mais cela ne se traduit pas en termes de clarté. Parce que ces expériences lui viennent malgré lui, à force de fréquenter toutes sortes de maîtres. Forcément il se produit une collision avec leurs lumière spirituelles, surtout s'il est un peu poreux. Mais c'est une collision, pas une intégration.
L'intégration ne peut pas venir tant qu'on n'est pas sorti de soi, car ainsi que je l'ai déjà dit, "moi" est un abîme sans fond dont rien ne peut sortir tant qu'on le regarde. Quand l'oeil se regarde lui-même, ça ne produit qu'un effet larsen qui le transforme en trou noir s'effondrant sur lui-même. Alors que s'il regarde le monde, le monde apparaît et se multiplie. C'est ce qui est arrivé à Harada Roshi. Il n'était préoccupé que de son zazen et de sa réalisation, et puis un beau jour il s'est rendu compte qu'il devait cesser de penser à lui, et de ce jour, tout s'est éclairé.
Voilà pourquoi il est assez erronné de juger ses progrès sur ses expériences, car les expériences n'ont pas forcément de rapport avec l'intégration du monde, certains Narcisses en ont des faramineuses. J'ai eu un ami, à une époque, qui a eu une expérience d'omniscience dans sa jeunesse. Le souci, c'est qu'il se l'est attribuée, car c'est un Narcisse. Alors qu'à mon avis, elle lui a été obligeamment "prêtée" par un bouddha. 
Plus on avance, plus le défaut devient rédhibitoire, ce sera l'objet d'un prochain article.

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