Hier je suis entré dans un cinema pour acheter quelques bonbons (oui bon... mais c'est mieux que de les acheter en supermarché. Là je finis avec 2 crocos, 2 guimauves, quelques car-en-sac... pas de quoi tuer un homme). Il y avait plein de gens tout autour, c'était l'heure de la séance, mais pour moi, c'était comme une salle vide. Autrefois, il me fallait me concentrer pour ignorer les foules, car je me trouvais en réalité dans le même espace qu'eux, le même marécage glauque. Je parle du corps subtil. Mais là, il n'y avait aucun effort à faire pour ne pas les voir, on aurait juste dit des fantômes. Bientôt, je pourrai dire "je vois des morts", sauf que ça sera des vivants.

Et puis il y a un passage du livre de Sémelin à se rouler par terre, sur Taizé :
Dans leur communauté aux bâtiments perchés sur une petite colline de Saône-et-Loire, les Frères de Taizé, en majorité protestants, rayonnant de simplicité et d'authenticité. Leur dépouillement n'invitait pourtant pas à la tristesse, au contraire. Les offices étaient de toute beauté et, quand montait du choeur de l'église la vague des alléluias entonnés par les frères et les milliers de jeunes qui les entouraient, chacun était gagné par une forme d'allégresse intérieure. Frère Roger, le fondateur de cette communauté, invitait alors au recueillement. Sa voix profonde vous prenait l'âme. Et ce silence ! Jamais je n'avais écouté le silence. Jamais il ne m'avait envahi ainsi, comme une source de paix.

Ah pour parler, il sait parler. Mais ça n'est que du mensonge, du conte de grand-mère, des représentations mentales bon marché pour se faire croire qu'on a vécu quelque chose de merveilleux.
Je n'ai jamais vu un monastère qui n'était pas sinistre. Comment en serait-il autrement ? Si vous mettez un saint dans un monastère Occidental aujourd'hui, il y a peut-être deux ou trois moines qui s'apercevront que ce gars-là a des qualités. Les autres vont penser du mal. Dans les monastères d'aujourd'hui, les hommes se mettent ensemble pour vivre entre eux, sans femmes pour les embêter. Là, ils font leurs petites affaires, sans subir le stress de ce que serait pour eux la vie de couple. De la même façon, les femmes se mettent entre elles pour ne pas subir les interférences des hommes. La vocation c'est du flan, un bon truc pour justifier cette détestation de l'autre sexe, et une fuite de soi-même.
En fait, à chaque fois que je vais dans un groupe spirituel, ce que je vois c'est Auschwitz. Sauf qu'à Auschwitz les choses étaient dites clairement, on savait à quoi s'en tenir. 
Bon, je ne le vois pas réellement, car justement, je ne regarde pas. Comme hier au cinéma. Je ne veux surtout pas voir ce qu'il y a là, car je sais exactement ce que je vais trouver, et une fois qu'on l'a vu, on a le devoir d'aider à nettoyer. Alors non.

Donc reprenons. Qu'il s'agisse de moines ou de pratiquants lambda, le mécanisme est toujours le même. Le gars a eu une sorte de révélation, ou d'appel (sans doute Madame Michu qui criait son nom par la fenêtre), et voilà. Il devient moine à Taizé, ou bouddhiste Karma-Kagyu, selon ce que Madame Michu lui a dit, et plus jamais ne s'interroge sur quoi que ce soit. La route est tracée : faire à la lettre ce qu'on nous dit, et on sera sauvé (à moins qu'on le soit déjà, ça c'est l'appel version windows 10. Dans les versions précédentes il fallait quand même faire quelques trucs soi-même, mais avec la version windows 10 tout est déjà là, vous êtes géolocalisé, cookisé, on éteint sauvagement votre ordi à l'heure décidée pour les mises à jour, on choisit pour vous les logiciels qui marchent et ceux qui ne marchent pas, et vous n'avez rien à dire). 

Le Père Molinié avait raison de dire que le oui à Dieu est à renouveler à chaque seconde. Car le oui à Dieu, c'est l'état naturel, ni plus ni moins, et il ne peut pas se faire sans nous. C'est malheureusement plus difficile qu'une décision mentale, du genre "A partir de demain je fais du sport". Pour le débutant ça serait plutôt du genre "A partir de demain je fais un élevage de lièvres à cornes". Cela n'a rien à voir avec la conscience des sensations, comme on ne cesse de nous le répéter. J'ai passé suffisamment d'années à être conscient de mes sensations ou de ma respiration, pour savoir que ça ne marche pas. Car cette conscience est une conscience mentale, ou sensorielle. Elle fait donc partie de ce qui nous est "facile", puisqu'elle repose sur des vents grossiers. Et ce qu'il y a dessous, l'esprit subtil, reste inaccessible - je ne prétends pas avoir la conscience de l'esprit très subtil, seulement de celui qui est grossièrement subtil disons, puisque dans le subtil il y a le grossier, le moyen et le subtil. Les tibétains adorent les subdivisions de subdivisions. Mais rien que l'esprit subtile le plus grossier vous sort déjà du monde ordinaire, et vous fait cesser de vous sentir seul.

Les chrétiens parlent de foi, mais je ne comprends pas comment c'est possible. On ne peut pas croire à cette chose tant qu'on ne la connaît pas incontestablement. En effet, allez raconter à Jacques Sémelin qu'il existe un état où il ne se sentirait plus seul, il lui sera impossible d'y croire. Je le sais puisque j'ai eu longtemps le même problème. On veut croire que le Lopön dit vrai quand il chante les louanges de l'état naturel, mais franchement, on n'en croit pas un mot. On est seul dans sa merde, point final, et il n'y a rien dans l'univers qui puisse nous en sortir. Au stade suivant, on s'avise quand même d'une chose étrange, à savoir que quand on se trouve avec certaines personnes, on se sent moins seul. La plupart des gens s'arrêtent là, se mettent en couple, font des gosses, et se sentent finalement très seuls parce qu'ils n'ont pas compris que ça ne dépend pas de la personne extérieure, mais de notre ouverture. Ensuite on s'aperçoit que si on imagine cette personne sans qu'elle soit là, ça marche aussi. Là on commence à se dire qu'il y a cachalot sous gravillon. Mais en même temps c'est difficile, parce qu'imaginer une autre personne, c'est du boulot. Donc quelque part on ne voit toujours pas comment on va s'en sortir. Et puis à un moment - et il me semble que c'est là l'identification de l'esprit subtil - on se rend compte qu'il n'y a rien à imaginer, mais qu'il faut se positionner d'une certaine manière, qui n'est pas fatigante. La seule difficulté, c'est d'y penser. Ici, on peut localiser toutes sortes de canaux, et travailler directement dessus. Je m'aperçois que la musique ne m'aide plus beaucoup, parce que quelque part elle rajoute une couche grossière par-dessus cet esprit subtil, qui quelque part le dévie un peu.
Bref, on y est, ou pas. Et si on ne peut pas y être, il n'est pas possible d'y croire, car c'est inimaginable. En effet, l'imagination met en mouvement des souffles grossiers, elle n'atteint donc pas l'esprit subtil en tant que tel. Pour cette raison les Pères de la philocalie excluent toute forme d'imagination, sauf qu'ils visent un peu haut pour les mécréants que nous sommes. Ceux qui aujourd'hui répètent leurs discours dans des articles pontifiants n'ont pas la moindre idée de ce dont ils parlent.