Aujourd'hui nous étions à Arcachon, il y avait encore un peu de soleil, et à un moment j'ai vu arriver un bateau rouge... on aurait dit un cygne qui glissait sur l'eau, on aurait presque pu en faire une vidéo d'ASMR... non je plaisante, mais bon, il y avait une qualité de félicité dans ce mouvement, dans la couleur (c'était éclairé par le soleil que je ne voyais pas depuis ma position), ce bateau était trop beau. Un petit bateau chargé de touristes, de ceux qui font le tour de la baie, rien de beau dans sa conception, il est juste conçu pour y entasser le maximum de gens. En bref j'étais dans un autre univers, et je me disais que la félicité vient de l'impermanence. Car s'il n'avait pas bougé, il ne m'aurait pas fait cet effet. Il en va de même avec les mouettes. C'est donc cette énergie-là qu'il faut laisser passer, celle qui met tout en mouvement. On n'est pas vraiment câblés pour ça, à l'origine. On veut toujours trouver une finalité au mouvement, et c'est ce qui nous empêche de le voir pour ce qu'il est.
Je crois que tout ceci nécessite un recâblage complet, notamment du cerveau. J'ai noté que depuis quelque temps, je perds la mémoire, mais d'une certaine façon, pas n'importe comment. J'oublie en premier lieu ce qui est arbitraire. C'est ennuyeux, parce que le langage en fait partie. Donc, des mots simples. En fait les informations ne se stockent plus de la même façon. Hier j'essayais de retracer à quelqu'un les séquences d'une conversation, et à chaque changement de séquence, le trou total. Je ne retiens plus les suites de faits linéaires. Si je lis un livre, il ne faut pas me demander ce que j'ai lu, il n'en sortira que des bribes. Je sais que tout est stocké quelque part, mais pas dans l'ordre où je l'ai lu. Chaque chose lue va alimenter un "arbre de connaissance", autrement dit les liens logiques/temporels tels qu'établis dans le livre sont tous détruits instantanément, chaque élément est récupéré et replacé dans une autre structure (qui est la mienne). Cette structure, je n'y ai évidemment pas accès là tout de suite. Ça ressort quand nécessaire, et ensuite c'est englouti de nouveau dans les brumes de l'oubli. Idem avec mes propre articles. Sitôt écrits, sitôt oubliés. Je "sais" de plus en plus de choses, mais ça n'est certainement pas moi qui les sais. C'est là quelque part, je ne sais pas où et je ne veux même pas le savoir. Ça sort quand ça veut. Si je devais apprendre une langue, ça serait terrible. Je crois que je ne pourrais pas. Je comprends maintenant pourquoi Chepa Rinpoche a mis 10 ans à comprendre le français, vivant en France. Je ne parle même pas de le parler, c'en était toujours au stade petit nègre. Je comprends pourquoi le Lopön doit connaître environ 1000 mots d'anglais, et pourquoi son vocabulaire ne s'est jamais enrichi. Enfin, il a dû s'appauvrir probablement, car je crois qu'il a fait un dictionnaire anglais-tibétain, dans le temps. En attendant, la pauvreté de son expression est frappante, toujours avec les même fautes. "Keep in the natural state". Bon.
Bref, il devient de plus en plus difficile (et fatigant) de penser à quelque chose. C'est comme ça qu'on finit par ne penser à rien, car sinon, on ne pourrait pas. Ce n'est pas en pratiquant la méditation qu'on atteint le vrai calme mental, c'est quelque chose qui ne peut pas être appris. Tout ce qui peut arriver, c'est que le cerveau se réorganise en vue d'une autre mémoire et d'un autre type de fonctionnement. Pour ça il doit faire du ménage, parce qu'il n'est pas infini. Et ce qui dégage, c'est ce qui ne sert à rien, tout ce qui supporte la pensée discursive, tout ce qui est arbitraire, ou répond à la fausse logique des apparences. Et si on s'entête, ou si on se fait prendre quand même dans une boucle de pensées, on attrape mal à la tête, physiquement. On se trouve finalement contraint d'abandonner tout ce bazar. Parce que la "vie consciente", la vraie vie, en somme, elle prend une sacrée place. Elle demande toutes nos facultés.  
Bref, je n'ai pas besoin de préciser qu'au moment où j'ai vu ce bateau rouge, je ne pensais à rien.

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