Je viens d’avoir un échange édifiant avec Alain Durel, auteur de nombreux livres, qui se pique d’hesychia et de spiritualité.

« (…) En effet, j’avais lu votre livre, et j’avais pu constater à la lecture de vos récits que la tradition Orthodoxe était encore bien vivante là-bas, et qu’il n’était pas si difficile d’y rester un certain temps. Je ne sais pas s’il (un ami) vous a tenu au courant, mais il va y passer 19 jours au mois d’octobre, il semble qu’il ait trouvé des hébergements pour toutes les nuits, il est très content. Il espère pouvoir se faire rebaptiser dans l’Eglise Orthodoxe et trouver un Père spirituel, mais cela ne dépend pas seulement de lui… Assez étrangement, quand il a essayé de parler à certains moines de son propre désir de devenir moine (je le connais depuis longtemps, ce n’est pas une parole en l’air), il n’a reçu que des incitations à la prudence et à accomplir un long chemin de discernement. Etrangement, dis-je, parce que ce n’est pas ce que montre votre exemple. Vous avez voulu faire l’essai, vous l’avez fait, et le résultat n’est pas si mauvais puisqu’à défaut d’être resté là-bas, votre livre inspire des gens. Il y a aussi le Frère Jean de la skite Sainte-Foy, que vous devez bien connaître j’imagine, qui a voulu devenir moine du jour au lendemain, et ça a très bien fonctionné pour lui. Mais c’est comme si tout le monde était devenu frileux, dès que l’on parle de vie spirituelle, on trouve surtout des personnes qui nous freinent – en tous cas, je n’ai trouvé que cela de mon côté, et mon ami qui est assez décidé n’est vraiment pas encouragé. « Ne rien presser » « ne pas en faire trop » « réfléchir »… on a peine à croire que c’est la même tradition que celle du Père Joseph ou du Père Paisios !

Merci de votre message (…) J’aimerais en savoir plus sur vous. Vous m’intriguez. En ce qui concerne votre ami, chaque cheminement est différent et unique. Je suis orthodoxe, mais je n’aime plus ce mot qui est trop « violent ». Je suis un disciple de Jésus. Mais je lis aussi avec profit Tchouang Tseu et je pratique zazen, ce que mes corréligionaires ne comprennent pas. A bientôt !

Cher Alain, (…) Pour ce qui est de mon parcours, j’ai compris un jour qu’aucun maître, ni saint, ne m’aiderait jamais parce que je n’ai pas le caractère pour être un bon disciple. Je suis bien trop curieux et j’aime savoir comment les choses se passent en arrière-boutique. A cette époque, j’avais déjà fréquenté les tibétains pendant 10 ans et constaté que s’ils détenaient une tradition bien valable, ils n’étaient absolument pas prêts à la partager avec les Occidentaux. J’ai également pu constater la même chose chez les hindous et les soufis. Les Occidentaux sont vraiment les parias de la spiritualité, et je crois aujourd’hui que c’est à juste titre (je ne m’en exclus pas). Malgré cela j’étais vraiment déterminé à aboutir à quelque chose, alors j’ai pratiqué assez diligemment (selon des méthodes tibétaines trouvées dans des livres, car non enseignées en public), j’ai lu tout ce que j’ai pu trouver, et surtout j’ai tout remis en cause. Il en résulte qu’aujourd’hui je pourrais recevoir facilement les transmissions des uns ou des autres, mais personne ne me les donnera volontairement parce que je sais que tout dogme est une échelle, un moyen et non pas une fin. L’expérience vraie surpasse tous les dogmes, mais pour aider vraiment les gens, les maîtres exigent toujours une allégeance à un certain dogme relatif présenté comme absolu. Si ce n’était pas le cas, ils reconnaîtraient la validité des autres traditions, et c’est vraiment très rare. Par chance, les énergies divines n’obéissent pas à ceux qui veulent les maintenir dans des coffres-forts pour ne les transmettre qu’à leurs disciples chéris, on peut aussi les capter à travers les écrits, les vidéos. Le saint incarne certaines de ces énergies (chaque cas est différent), il lui est difficile de les dissimuler. En ce sens, j’ai bien aimé votre livre (sur le Mont Athos) parce qu’il transmet quelque chose de ceux que vous avez rencontrés, on a presque l’impression de les voir devant soi. En plus vous avez eu la chance qu’ils vous aient pris en amitié et se soient révélés à vous. En tous cas cela a donné le courage à mon ami  d’aller se présenter là-bas pour tenter peut-être un postulat… s’il trouve un Père pour l’accepter. Ce que vous dites sur votre pratique du zen ne m’étonne pas tellement. Le zen est très porté sur la contemplation de Dieu à travers sa création, et surtout la nature. Ils n’emploient pas le mot Dieu, mais si on comprend de quoi ils parlent au-delà de mots, on voit que c’est la même réalité. Ils n’ont pas le Christ, mais ils ont l’aspect personnel de Dieu sous la forme du maître. Dogen est très clair sur ce point, il parle de transmission face-à-face. Les Occidentaux ont complètement négligé cet aspect en faisant de zazen une sorte de technique impersonnelle où l’on pourrait se passer de maître, où l’on pourrait accéder à l’Essence sans passer par la Personne. Donc j’imagine assez bien que l’on puisse être un disciple de Jésus pratiquant zazen. Zazen, c’est la prière pure, si l’on regarde bien. J’ai également été intéressé par votre expérience érémitique. Moi-même, j’ai une tendance à désirer cela, mais le jour où je devais partir sur une île pour y vivre en ermite, le transporteur a fait une erreur avec mes affaires, et peu de temps après j’ai trouvé une personne avec qui l’entente était parfaite, alors que j’aurais juré finir célibataire… Bref, il est dommage que vous n’ayez pas davantage parlé de votre expérience en la matière (car vous en avez très peu dit finalement). Je ne sais pas si vous avez passé vos journées à observer les animaux, il paraît que c’est ce qui arrive à beaucoup d’ermites, en tous cas je sais que c’est ce qui m’arriverait car les escargots et les grenouilles m’intéressent bien davantage que mes voisins. Ce qui rend la fréquentation des humains intéressante, c’est la relation d’enseignement, qu’on soit enseignant ou enseigné, mais c’est de plus en plus difficile à trouver. Ceux qui savent quelque chose le gardent jalousement, et ceux qui ne savent rien tentent sans arrêt de l’enseigner… Pour finir, je vais essayer d’acquérir votre livre sur Grégoire de Nysse.

Pardonnez-moi de ne vous répondre que si tard, mais vos messages sont denses et FB ne se prête pas à ce genre de conversation. De plus, je ne suis pas toujours disponibles. Pour moi, toute la spiritualité peut se résumer en un deux mots grecs : « nepsis », sobriété, vigilance ou attention, et « hésychia », silence ou quiétude. Tout le reste me fatigue désormais. Je vous souhaite une belle journée !

Cher Alain, il y a quelques mois j’ai posté un commentaire sur amazon. J’espérais que notre échange me montrerait que j’avais eu tort, mais en l’occurrence, j’étais en-dessous de la vérité.