Bonjour mon Père,

 

Je viens de lire votre conférence "Expériences du péché et de la miséricorde de Dieu chez St Silouane", et je souhaiterais vous faire part d'une certaine perplexité qui me saisit à cette lecture, mais qui n'est pas nouvelle. Elle s'élève avec toute lecture qui traite de sujets similaires, qu'il s'agisse des livres remarquables de l'Archimandrite Sophrony, des livres de Saint Jean de la Croix, ou des Ecrits de Mère Teresa qui est restée quarante ans dans la nuit obscure. De tous les livres, au fond, qui traitent du sentiment d'être abandonné par Dieu.

Je suis perplexe, car il me semble que le sujet est toujours traité d'une manière qui va provoquer l'effroi chez le croyant. Comme si d'une manière tacite, il était toujours question d'identifier Dieu à travers une certaine forme de consolations, en sorte qu'on en viendra forcément à se croire abandonné lorsque les consolations font défaut, dans la douleur et le resserrement du coeur. Est-ce parce que les personnes appelées à la vie religieuse le sont toujours par une grâce qui prend la forme d'une consolation ? J'entends par là une joie spirituelle pure, où la tristesse et la douleur sont absentes.

Mon expérience, si je puis me permettre de la mentionner, me donne une perspective complètement différente. Je suis né d'une famille athée, où j'ai acquis une structure d'esprit qui ne laissait pas de place au surnaturel. Mais comme c'était tout à fait insatisfaisant, j'ai cherché ce Dieu auquel il m'était impossible de "croire". Je vous ferai grâce des détails, mais il ne s'est jamais manifesté de la façon dont, si on en croit les livres mystiques, il devrait se manifester. A savoir que jamais je n'ai pu me dire :"Ah, voilà, ceci est la présence de Dieu". Après de nombreuses années, j'ai donc fini par en conclure qu'il me rejetait, et j'en suis arrivé au point où je lui ai dit :"Que tu existes ou non, je veux t'aimer, et même si tu devais me rejeter pour l'éternité, ça ne changerait pas ma décision". Et je peux dire que cette nuit-là, mon esprit s'est enfin éclairci, et j'ai compris mon erreur. Je l'attendais sous une certaine forme, alors qu'il se présentait obstinément sous une autre.

En relisant des livres mystiques, j'ai compris que la même chose se passait pour tout le monde, avec une seule chose en plus, la grâce d'appel. Le mystique, un beau jour, ressent fortement la présence de Dieu, et il désire se vouer à la vie religieuse. Malheureusement, sa conception initiale est teintée de toutes sortes d'erreurs, pour cette raison il doit être plongé dans l'absence et l'abandon - ou plus exactement ce qui apparaît tel en vertu de sa conception. Et en un sens, il n'en sort jamais de cet abandon, il apprend simplement à reconnaître que ce qu'il prenait pour de l'obscurité est de la lumière, que Dieu n'est pas ce qu'il avait cru au départ, mais vraiment quelque chose de tout autre.

Quoi qu'il en soit, mon expérience m'a donné une certitude : c'est que les attributs divins ont deux faces, une face joyeuse, et une face douloureuse. Dieu n'est pas plus absent dans l'une que dans l'autre, et je ne pourrais pas nommer "abandon" la face douloureuse. Je dois même vous avouer que j'en suis venu à la rechercher. Je ne méprise pas les consolations, mais en l'absence de ces dernières (lorsque la tiédeur domine), mon réflexe n'est pas de les rechercher car je sais que de toutes façons ça ne marche pas, mais plutôt d'aller en enfer, car l'enfer est bien plus facile à trouver que le paradis.  

Je connais beaucoup de gens qui progressent lentement et qui sont souvent dans la sécheresse, ou la tiédeur. Mais la cause en est absolument évidente : ils refusent la souffrance, et cherchent la consolation, le sentiment d'être aimé de Dieu. Pour les plus courageux, il y a certes une méditation sur les mystères douloureux et les souffrances du monde, mais sans trop d'implication personnelle, et toujours avec l'idée que tout cela va déboucher sur la joie et les mystères glorieux. C'est toujours parce qu'il y a cette façon d'interpréter leur expérience qui dit que, au fond, Dieu est absent de la souffrance (et du sentiment d'abandon). Mais justement, le Christ l'a habitée totalement, en sorte qu'il n'y ait plus d'état où Dieu soit absent (sauf celui où on le rejette bien entendu).

Ici j'en arrive à votre conférence, qui laisse entendre que Saint Silouane a expérimenté l'abandon. Mais ce qu'il a expérimenté, c'est le sentiment d'abandon, et pour ma part je suis absolument convaincue qu'il n'en est sorti que le jour où il l'a reconnu comme Présence. Je veux dire par là que si l'on orientait les gens en leur disant que le sentiment ne décrit pas la réalité, bien au contraire, mais que c'est à travers ce sentiment qu'on peut apprendre à reconnaître la réalité de Dieu, peut-être qu'ils fuiraient moins. Je peux voir quotidiennement que ce n'est qu'en s'abandonnant à ce qu'il y a de plus effrayant pour nous, mais aussi en le creusant, qu'on avance vraiment. Certes on peut attendre que cela nous tombe dessus, et ne pas le regarder de trop près quand ça arrive, ce qui est l'attitude courante, même chez beaucoup de religieux je pense. En lisant les Ecrits de Mère Teresa, on voit bien que les dix premières années, elle cherche à sortir de sa nuit, parce qu'elle estime que ce serait préférable. Les confesseurs ne semblent pas l'avoir beaucoup aidée à comprendre qu'il fallait au contraire aller dans l'autre sens. Quoi qu'il en soit, au bout de dix ans, elle change de direction, et les choses commencent à s'éclairer.

Pour nous c'est la même chose. Il y a en chacun de petites angoisses passagères qui sont en réalité des failles sur un abîme inimaginable, qui est celui de toutes les souffrances de l'humanité. Et comme nous ne sommes pas Mère Teresa, ces failles s'ouvrent rarement, en sorte que nous courons le risque de ne jamais connaître Dieu que de très loin. Dieu respecte notre liberté, et si nous ne voulons pas de cette souffrance, il nous l'imposera rarement. C'est à nous de la demander, en creusant dans la direction de cette obscurité. C'est assez terrible, en fait, parce qu'on a vraiment l'impression qu'on n'en sortira pas vivants, et qu'en plus cela n'a pas de fin, et pas de fond. En même temps, comme le fait bien remarquer l'Archimandrite Sophrony, dans sa souffrance il était vivant, alors que le reste du temps, il se sentait plutôt mort. Pourquoi a-t-il toute sa vie versé des torrents de larmes au sujet d'une infidélité de jeunesse envers le Christ, pour laquelle il n'avait probablement pas eu le choix ? Pourquoi les saints pleurent-ils sur des péchés minuscules ? Parce qu'ils y trouvent un abîme sans fond. 

Bref, on laisse à chacun le soin de se rendre compte qu'il faudrait plonger dans la nuit obscure, tout en laissant entendre que c'est mieux lorsqu'on n'y est pas - ce qui est la meilleure façon de fuir Dieu. Et je dois admettre que j'en suis vraiment triste, car je vois mes amis rechercher toujours la joie et les consolations, et les trouver rarement. Les écrits des saints sont clairs, mais l'exégèse qui en est faite n'encourage pas à les suivre. Un jour le Père Philippe Dautais m'a même dit qu'on pouvait être un bon chrétien sans souffrir. Comment ne pas pleurer en entendant cela ? Peut-être que beaucoup de gens ne sont pas destinés à être autre chose que des chrétiens médiocres, mais quelque part je n'y crois pas. Il paraît que 50% de la population actuelle va attraper un cancer. Que vont-ils faire, tous ces gens, si personne ne leur a appris qu'on trouve Dieu bien plus sûrement dans la souffrance que dans le bonheur d'une vie bien réussie ? Qui va les sortir de là ? Nous sommes à une époque où vraiment tout est en train de très mal tourner, mais on apprend aux gens à être heureux sur terre.